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Carlos Fuentes. « Je suis tombé amoureux du sourire d’Érasme »

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Cet article est issu du numéro 54 de Philosophie magazine « 54 - novembre 2011 », en kiosque le 27 octobre 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pour l’écrivain mexicain, Érasme s’écarte des postures dogmatiques et nous donne des clefs pour éviter les écueils de l’extrémisme qui menacent le monde contemporain.

Comment avez-vous découvert Érasme ?

Carlos Fuentes : À l’époque où je suivais des études de droit à l’université de Mexico, j’avais un professeur de philosophie exceptionnel qui venait de l’Espagne républicaine, José Gaos. Curieusement, il a évoqué Érasme lors d’un cours sur Heidegger – pour Gaos, il fallait remonter à l’humaniste de Rotterdam pour comprendre le sens de l’Occident. Autant je n’ai pas accroché avec Heidegger, autant je suis tombé amoureux d’Érasme et de son œuvre accueillante, souriante. À la Renaissance, il représente le juste milieu entre le réalisme de Machiavel et l’idéalisme utopique de son ami More. Érasme offre une troisième voie, celle de l’équilibre entre ce qui est et ce qui doit être : il considère ce qui peut être. Il échappe au dogmatisme en s’installant dans l’entre-deux, en proposant ce jeu de miroir : la folie est un peu raisonnable, et la raison un peu folle. Il s’agit de prendre une distance critique vis-à-vis de toutes les formes d’absolu, le progrès ou la foi par exemple. Ce relativisme éclairé explique son influence considérable, dès son vivant, dans le monde espagnol : le secrétaire de Charles Quint, Alfonso de Valdés, était un disciple et recommandait à l’empereur de lire L’Éloge de la Folie ! Quand l’Inquisition a triomphé, Érasme est devenu une sorte de démon, lui qui osait se moquer des dévots ; à la bibliothèque nationale d’Espagne à Madrid, on peut voir ses portraits rayés, mutilés, recouverts de têtes de mort… Il déchaînait les passions ! Son importance historique est aussi attestée en Amérique latine : il a été introduit dans le Nouveau Monde par des hommes tels que Diego Méndez de Segura, le principal greffier de l’expédition de Christophe Colomb. Le fondateur de Buenos Aires, Pedro de Mendoza, le lisait aussi. Je crois que l’esprit érasmien de l’ironie et du pluralisme est l’un des socles fondateurs de la civilisation hispano-américaine.

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