Entretien
Cass Sunstein : le “bruit”, ennemi invisible de nos jugements
Cass Sunstein, ©Shawn Brackbill/The New York Times/Redux/REA
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Si le problème des biais cognitifs est aujourd’hui bien identifié, celui du « bruit » aléatoire qui parasite nos jugements et nos décisions l’est moins. Explication avec Cass Sunstein, l’ex-administrateur du Bureau de l’informations et des affaires réglementaires de la Maison Blanche, qui a récemment fait paraitre Noise. Pourquoi nous faisons des erreurs de jugement et comment les éviter (Odile Jacob) avec Olivier Sibony et Daniel Kahneman.
Votre dernier ouvrage, coécrit avec Daniel Kahneman et Olivier Sibony, développe le concept de « bruit » [noise en anglais]. De quoi s’agit-il ?
Cass Sunstein : Le bruit peut être défini comme une variable indésirable dans les décisions. C’est le facteur de hasard qui affecte les processus de jugement. À cause du bruit, des jugements sur les mêmes faits en viennent à différer – alors que nous souhaiterions qu’ils coïncident. Le bruit se distingue ainsi du biais cognitif (ou de la distorsion cognitive). Là où les distorsions cognitives marquent un écart systématique par rapport à la moyenne, le bruit désigne une fluctuation aléatoire indésirable autour de cette moyenne. Prenons un exemple. Imaginons une balance qui surestime, tout au long de la semaine, votre poids : cette balance est biaisée. Les résultats qu’elle donne sont systématiquement incorrects, mais incorrects de manière constante. Imaginons maintenant une autre balance qui donne un poids tantôt surestimé, tantôt sous-estimé. Nous avons ici affaire à une balance « bruyante » : une balance qui produit des résultats aléatoires, qui produit du « bruit ».
“Même si le bruit est identifié, sa cause peut rester complètement floue. C’est ce qu’il y a de fascinant dans le phénomène”
Ce caractère aléatoire rend le problème du bruit particulièrement difficile à appréhender…
Les distorsions cognitives ont un certain « charisme », qui les rend assez visibles. Les biais sont comme des stars que vous ne pouvez pas vous sortir de la tête. Le bruit, en revanche, n’a pas cette visibilité. Ses conséquences et ses coûts restent en général cachés ; on ne le remarque qu’après coup, quand des gens ont été affectés. Notre livre s’efforce d’attirer l’attention sur ce problème. De nombreuses décisions prises par les institutions publiques ou les organisations privées sont bruyantes, mais cette source d’injustice n’attire pas l’attention. Le bruit est un personnage secondaire, qui se tient dans l’ombre du héros éblouissant – le biais. Même si le bruit est identifié, sa cause peut rester complètement floue. C’est ce qu’il y a de fascinant dans le phénomène.