La grande histoire d’une idéologie

Cercle de méthodologie de Moscou : enquête sur une source méconnue du poutinisme

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Cercle de méthodologie de Moscou : enquête sur une source méconnue du poutinisme

Vladimir Poutine © Maxim Shemetov/AP/Sipa - Alexandre Alexandrovitch Zinoviev en juin 2000. ©Ahmet Sel/Opale.photo

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Poutine s’inspire, pour justifier sa politique, de philosophes impérialistes, identitaires et conservateurs. Mais une école de pensée soviétique, le Cercle de méthodologie de Moscou, qui s’appuie sur la logique pour gérer d’immenses espaces, irrigue également le sommet de l’État russe. Et rejoint certains penseurs américains actuels. Enquête.


Le 27 octobre 2022, Vladimir Poutine prononce un discours au « Club Valdaï », un forum réunissant des spécialistes de la Russie sympathisants du régime. Lors de ce rendez-vous annuel, le président russe parle d’idéologie, cite des écrivains et des philosophes pour donner de la substance à son projet politique. Ce jour-là, il critique l’Occident « agressif, cosmopolite, néocolonial, utilisé comme une arme des élites néolibérales » contre la Russie et le Sud global. À l’appui de sa démonstration, il cite le Discours de Harvard d’Alexandre Soljenitsyne, ou encore le philosophe néo-slavophile du XIXe siècle Nikolaï Danilevski, auteur de La Russie et l’Europe (1869, inédit en français). 

Il s’appuie également sur un auteur dont il n'a jamais encore prononcé le nom : « J’aimerais ici évoquer un autre philosophe russe, Alexandre Alexandrovitch Zinoviev, dont nous allons célébrer le centenaire de la naissance ces jours prochains, le 29 octobre. Il y a plus de vingt ans, il disait que, pour que la civilisation occidentale puisse survivre au niveau qu’elle a atteint, “toute la planète est indispensable comme milieu d’existence, il lui faut toutes les ressources de l’humanité”. L’Occident y prétend. C’est un fait. » Puisque les ressources naturelles sont limitées et que l’Occident veut conserver son niveau de vie et sa domination mondiale, il cherche à piller celles des autres, notamment des Russes. C’est ce qui explique, d’après Poutine, l’hostilité structurelle des Américains et de leurs « vassaux » à l’endroit de la Russie, si riche en ressources naturelles. Convaincu par cette idée depuis des décennies, Vladimir Poutine a découvert un nouveau soutien dans la figure de Zinoviev, dont il célèbre deux jours plus tard le centenaire en saluant « un savant talentueux, un écrivain, un penseur atypique et original, un vrai patriote et citoyen ». 

 

Les trois vies d’Alexandre Zinoviev

Alexandre Zinoviev (1922-2006), vers la fin de sa vie, est effectivement devenu un anti-occidentaliste convaincu, un défenseur de Staline et un adepte de la « nouvelle chronologie », une théorie pseudo-scientifique remettant en cause la datation des événements historiques. Mais cet auteur a eu deux autres vies antérieures. Dans les années 1950, il a été l’un des plus brillants logiciens soviétiques. Il était alors le chef informel d’un mouvement de pensée essentiel, celui des « méthodologues », comme on les appelait. Mais en 1976, il change complètement de registre et fait publier en Europe occidentale Les Hauteurs béantes (trad. fr . L’Âge d’homme), un ouvrage au ton satirique, cynique et grossier, dénonciation de l’idéologisme et de la médiocrité soviétiques – et notamment de sa nullité en matière de gestion rationnelle des ressources. Zinoviev devient soudain une figure de la dissidence intellectuelle au régime. Ses livres sont traduits dans le monde entier. Il doit, pour ne pas se faire arrêter dans son pays, s’exiler en Allemagne. Mais cet homme passionné et anticonformiste évolue encore. Après l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir, il étrille la Perestroïka, la nouvelle politique économique qui tente de sauver ce qui peut encore l’être dans une économie administrée. Et en 1999, ulcéré par l’intervention militaire de l’Otan en ex-Yougoslavie, Zinoviev retourne vivre en Russie où il devient de plus en plus critique vis-à-vis de l’Occident.

C’est ce Zinoviev-là que célèbre aujourd’hui Poutine. Mais derrière le théoricien de la haine de l’Ouest se cache un logicien (qui transparaît d’ailleurs dans ses satires). Or cette spécialité, pour comprendre le poutinisme, a aussi son importance. 

 

Et Staline réhabilita la logique formelle

Ce n’est pas uniquement la haine de l’Occident qui relie Zinoviev à Poutine. Car le philosophe a été l’animateur d’un courant de pensée, méconnu en Occident, mais décisif dans l’évolution de l’URSS de l’après-guerre : le Cercle méthodologique de Moscou. Dans une thèse de doctorat adaptée en ouvrage, la chercheuse en sociologie Svetlana Tabachnikova en raconte la singulière histoire. Elle explique pourquoi et comment une philosophie libre, dégagée de toute idéologie a pu naître entre les murs de l’institution académique la plus prestigieuse du pays, l’Université de Moscou, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. 

“La logique formelle ne dépend pas de la matrice idéologique de la lutte des classes. Elle est de la pensée pure”

Le point de départ de cette folle histoire serait une rencontre entre un célèbre philosophe de l’époque, Valentin Asmus, et Staline, qui le convoque une nuit de 1942, en pleine guerre. Le guide a une demande à faire (ou plutôt un ordre à donner) au philosophe : « Mes officiers ne savent ni penser, ni s’exprimer d’une manière logiquement correcte. Pourriez-vous leur apprendre la logique ? » « Laquelle ? », demande Asmus. « La logique formelle, bien entendu », répond Staline. La décision nocturne du chef suprême marque la fin de l’idéologisation marxiste-léniniste dans le domaine essentiel de la logique. Depuis les années 1920, en effet, les bolcheviques prétendaient élaborer de nouvelles sciences et une nouvelle philosophie, prolétariennes, c’est-à-dire reconstruites à partir de la pratique humaine, au nom de la fidélité à la pensée de Marx. Ce projet a donné naissance à un jargon sans rigueur et à des erreurs scientifiques majeures, qui ont fait prendre du retard à l’URSS. Erreur corrigée, en partie seulement, par Staline. 

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