La lettre du lundi

C’est la faute à Beauvoir ?

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C’est la faute à Beauvoir ?

Simone de Beauvoir. © Denise Bellon/akg-images

« Au lendemain de l’expérience de la Terreur, en France, il était de bon ton d’accuser les philosophes des Lumières d’être responsables du chaos dont la Révolution avait accouché. Aujourd’hui, certains accusent les féministes d’avoir nourri, par leurs excès, le “retour de bâton” masculiniste et suprémaciste qui a porté Donald Trump au pouvoir. Et si au lieu d’accuser les uns ou les autres, il convenait tout simplement de reconnaître le trouble où nous sommes ?

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“Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire. Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau.” Qui ne connaît la complainte chantonnée par Gavroche sur les barricades dans Les Misérables, par laquelle Victor Hugo se moquait de la rengaine d’alors consistant à accuser les philosophes d’être responsables des violences engendrées par la Révolution ? C’est une même rengaine qui est en train d’émerger aujourd’hui pour rendre compte de la contre-révolution qui a fait élire Donald Trump président des États-Unis. Au principe, selon certains, de la victoire du défenseur du masculinisme, il y aurait un “backlash”, un retour de bâton suscité par les excès du féminisme et de la cancel culture. Dans une tribune publiée dans Le Figaro Magazine, l’essayiste Frédéric Beigbeder affirme ainsi : “Si aujourd’hui la bêtise viriliste a vaincu la morale, il faut se demander pourquoi c’est arrivé.” Et la réponse tombe, assurée : “Parce que les leçons de vertu sont allées trop loin, parce que le puritanisme a remplacé la justice […] parce que la gauche, par démagogie, a méprisé la famille catholique, nous assistons à cette séquence irrationnelle de basculement de millions de démocrates-chrétiens vers l’extrême droite.” À rebours de ces certitudes, est-il possible d’affronter la question du backlash et des erreurs éventuelles du mouvement féministe, sans que cela conduise à revenir sur l’importance et la radicalité de ce mouvement – et à prôner une forme de restauration ? Comme celle que défend Beigbeder, qui se fait le porte-parole d’une “masculinité silencieuse” désireuse d’un “retour au réel et à l’humanité” (sic), celle “de la galanterie polie, de l’amour courtois et d’une séduction élégante”.

C’est dans cet esprit de bilan critique, mais offensif, que nous avons réalisé une passionnante conversation entre l’historienne et journaliste Laure Adler, l’écrivaine Emma Becker et le sociologue Roman Roszak, qui vient de paraître chez Philosophie magazine Éditeur sous le titre Les femmes vont-elles libérer les hommes ?. En ouverture de cette discussion, Emma Becker glisse une hypothèse : “Depuis très longtemps, les hommes sont, dans leur majorité, crispés face à la libération de la parole des femmes. Mais avec #MeToo, cette parole s’est déversée avec une force et une puissance inédites dans l’espace public. Plus personne ne semble pouvoir être épargné, y compris et surtout les élites politiques, médiatiques et artistiques. Et je pense que cela a pu contribuer à crisper le vieux patriarcat dans ses positions, à lui redonner un souffle nouveau. Se sentant assaillis, un nombre important d’hommes, en particulier dans les minorités où la culture du patriarcat est toujours très puissante, ont peut-être cherché dans le personnage de Trump un refuge, un bouclier.” Face à elle, Laure Adler, réticente à l’idée de retournement, précise sa pensée. “À quoi s’accroche ce mouvement de résistance qui voit en Trump un ‘refuge’ comme vous dites ? À ce qui fait l’ADN du patriarcat : la domination. Trump n’a aucun scrupule à revendiquer cette puissance de la domination. Mais derrière lui, il y a tous ceux qui se sentent empêchés de dominer dans la vie sociale ou familiale et qui reconnaissent en lui quelqu’un qui va les autoriser à dominer à nouveau. Trump apparaît comme un rempart protecteur pour tous ceux qui se considèrent comme la majorité silencieuse et menacée par la prise de parole des minorités.”

Ces échanges me sont revenus à l’esprit ce week-end, en visionnant le très beau film qu’Arte a consacré au Deuxième sexe. Sur les traces de Simone de Beauvoir. On y apprend d’abord que l’expérience américaine a joué un rôle décisif dans la pensée de Beauvoir. Alors qu’elle n’avait en tête au départ qu’un petit essai, c’est au cours d’un voyage de près de six mois aux États-Unis, en 1947, qu’elle prend la mesure de l’ampleur de son enquête. Un peu comme Tocqueville pour la démocratie, c’est le choc de l’expérience américaine, où elle fait aussi l’expérience du grand amour avec Nelson Algren, qui lui fait comprendre la profondeur du patriarcat, aussi bien que le lien entre le sexisme, le racisme et le capitalisme. “Dans l’acte sexuel, écrit-elle en ayant manifestement en tête l’esprit de conquête des pionniers américains, l’homme veut conquérir, prendre, posséder ; avoir une femme, c’est la vaincre ; il pénètre en elle comme le soc dans les sillons ; il la fait sienne comme il fait sienne la terre qu’il travaille ; il laboure, il plante, il sème.” Mais on découvre surtout que Beauvoir ne concevait pas la libération des femmes sans une transformation tout aussi profonde chez les hommes. Comme elle le dit explicitement à la fin du deuxième tome à propos de l’homme : “Que de temps et de forces il gaspille à liquider, sublimer, transposer des complexes, à parler des femmes, à les séduire, à les craindre ! On le libérerait en les libérant. Mais c’est précisément ce qu’il redoute.” On libérerait l’homme en libérant les femmes ! Voilà des propos que tous ceux qui en appellent, en guise de réponse à la victoire de Trump, à restaurer la “paix des ménages” feraient bien de méditer. Et faisons confiance à Beauvoir : quoi que fassent tous les Trump de la planète, le souffle de la libération des femmes n’a pas fini de troubler l’ordre établi, y compris dans la tête des hommes. »