La lettre du jeudi

C'est pas aux vieux singes…

Temps de lecture : 3 min

C'est pas aux vieux singes…

© Bryan Hanson/Unsplash

« Que répondre lorsqu’une lectrice vous demande – cela m’est arrivé récemment – à quel saint (philosophique) se vouer pour faire l’éloge du début de la vieillesse ? C’était, me disait-elle, à l’occasion d’un anniversaire coïncidant avec la retraite d’un proche. Passé un moment de paranoïa – pourquoi m’interroger moi –, je me suis exécuté, si j’ose dire, de bon cœur… mais la tâche s’est révélée plus compliquée que je ne l’anticipais.

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Le fait est qu’en réfléchissant à la question, j’étais perplexe, pour ne pas dire dérouté. Que dire sur les anniversaires et le passage des années qui soit autre chose qu’une aimable politesse ? J’ai cherché, sans succès, chez les philosophes classiques une réflexion décapante sur la question du vieillissement : autant l’avouer, l’ataraxie des stoïciens ou des épicuriens, c’est pas mon truc. Tout de même, il y a Montaigne, toujours serviable, toujours vivant, qui note à sa façon espiègle : “je me suis envieilli, mais assagi je ne le suis certes pas d’un pouce.” Il a raison, bien sûr : s’assagir, c’est tiédir ; et tiédir, thermodynamiquement, c’est mourir. Mais pour les autres, rien, nada, nitchevo, sinon des platitudes sur l’expérience et le détachement qui sont censés l’accompagner, ou des tombereaux de lamentations, certes talentueuses, sur le naufrage de la vieillesse – Freud lui-même est de plus en plus ronchon et atrabilaire à chaque anniversaire. À l’occasion de ses 60 ans, il note, plus vieille figue que jeune raisin : “J’ai reçu tant de fleurs que j’aurais pu être enterré aussitôt sans avoir besoin de couronnes mortuaires.” Et, à 68 ans, il est “convaincu que [sa] fin est proche : cet anniversaire sera le dernier”… Cette litanie se prolongera jusqu’à sa mort, à l’âge de 82 ans. Bref, j’en passe, et des plus crépusculaires : de Cioran à Jouhandeau, du point de vue de l’optimisme et de la joie de vivre, la vieillesse, effectivement, est un naufrage. Autant dire que je n’ai pas trouvé de propos franchement joyeux à conseiller. 

Et voilà que lors d’un balayage de la presse, je suis tombé sur un article récent du New York Times intitulé : “How to grow old like Isabella Rossellini”. Comment vieillir ? Et si possible bien, comme le sous-entend le texte à propos de celle qui fut (il y a trente ans) l’égérie de Lancôme ? Du coup, j’ai lu. L’actrice de Blue Velvet ne dit rien d’exceptionnel, sauf qu’elle donne envie. Comment bien vieillir ? J’en sais rien, répond-elle, “je fais de mon mieux pour me demander qui je suis et quoi faire du reste de ma vie”. À 60 ans, elle s’est tournée vers la passion de son adolescence, l’éthologie. Aujourd’hui, elle a 71 ans – nous sommes contemporains – et, à la lire, sa curiosité semble intacte et sa vitalité rayonnante. S’il y a une alchimie de la vieillesse heureuse, elle en a trouvé la pierre philosophale. Au fond, c’est de toujours commencer. Et il me semble qu’il y a là une définition possible de la philosophie. 

Du coup, j’ai décidé d’emprunter les chaussons d’Isabella. C’est décidé, je me mets à l’éthologie. Mes camarades l’ignorent, mais je prends des notes : Philomag, vingt ans chez les philosophes. Si avec ça je n’obtiens pas un poste à l’université – du troisième âge –, je veux bien être mangé par les cannibales de Joe Biden. »