Entretien
Christian Arnsperger : « Les super-riches sont des bébés effrayés qui ne veulent pas partager »
© Andrej Lisakov/Unsplash
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Cet article est issu du Hors-série n°67 de Philosophie magazine « Petit traité des vices à l’usage des honnêtes gens », en kiosque le 20 novembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Selon l’économiste Christian Arnsperger, auteur de Critique de l’existence capitaliste – Pour une éthique existentielle de l’économie (Cerf, 2005), l’idée selon laquelle le capitalisme est né d’une éthique protestante faite de rigueur et de sobriété est fausse. La production et la consommation sont en réalité le signe d’un vide existentiel, qui perdure aujourd’hui.
Selon le sociologue Max Weber, l’éthique protestante, à partir du XVIe siècle, a favorisé le développement du capitalisme. Le vice de l’accumulation serait donc né de la vertu ?
Les protestants calvinistes souffraient d’angoisses existentielles et métaphysiques liées à la prédestination, à la damnation, donc, au fond, à la mortalité : comment vivre si je suis damné, destiné à l’enfer avant même d’avoir commencé à vivre ? Comment savoir si je fais partie des élus, sauf à avoir en toutes circonstances une conduite irréprochable ? Une main invisible a transformé ces tourments, liés à notre condition mortelle, en « vertus » propices à l’accumulation du capital. Comme le montre Weber, chez les calvinistes, l’argent n’est pas fait pour être converti en dépenses et en plaisirs, mais pour être méticuleusement économisé ou intelligemment réinvesti. Et ces vertus présumées sont peut-être autant de vices : froideur du calcul, absence d’émotion, délire de grandeur masqué en modestie et en frugalité, obsession de la propriété déguisée en souci de « faire l’œuvre de Dieu »…
Y a-t-il une sorte d’égoïsme caché chez le capitaliste protestant, qui accumule pour accumuler, parce que c’est son « devoir » ?
Christian Arnsperger — Max Weber avait déjà remarqué que l’accumulation de capital, considérée comme un devoir de l’entrepreneur calviniste, est déjà un abâtardissement de la visée première du protestantisme : la construction d’une « cité de Dieu » au sein même de la cité des hommes. La glorification de Dieu associée à une dépossession de soi christique est, ou devrait être, la destination ultime de toute richesse. L’entrepreneur calviniste qui s’enrichit devrait ne rien garder pour lui sauf le capital à conserver, faire constamment don de tout le fruit de son « travail sans relâche » et se vider de lui-même dans une perpétuelle charité publique. Alors, à la limite, le protestantisme convergerait vers une sorte de communisme chrétien. Tous les revenus issus du capital seraient ainsi cédés à la collectivité, vue comme le corps du Christ.
Mais ce n’est pas ce qui s’est passé…
C. A. — La racine même de l’accumulation, dite « protestante », est viciée dès le départ par un renversement qui transforme l’entrepreneur en capitaliste. La pure cupidité égoïste, alors, n’est plus très loin… Ce qu’on appelle l’« accumulation méticuleuse » est déjà compromise, elle se transforme en accumulation sans fin d’un Trump ou d’un Musk. Ceux-ci trahissent ce qui constitue, comme l’a montré le penseur catholique Maurice Bellet, le seul véritable horizon du christianisme : le communisme. Pas celui des totalitarismes du XXe siècle, bien sûr, mais un communisme radical : la « reliance » pleinement assumée entre tous les humains à travers ce qu’ils ont en commun et partagent (y compris le monde naturel). Les protestants genevois qu’étudiait Weber n’y ont eux-mêmes jamais vraiment cru. La preuve : leurs prétendues vertus n’ont jamais opposé aucune réelle résistance à la débâcle du capitalisme sénile à laquelle nous aboutissons aujourd’hui. Que ce soit avec une Margaret Thatcher, un Donald Trump ou un Javier Milei, on le voit clairement : l’enrichissement collectif par l’accumulation individuelle, ça n’a jamais fonctionné et ça ne fonctionnera jamais.