Biographie

Cicéron. La conscience de la République

Temps de lecture : 10 min

Cicéron. La conscience de la République

© Olivier Marbœuf pour PM

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 53 de Philosophie magazine « 53 - octobre 2011 », en kiosque le 29 septembre 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Rome fortunée, Sous mon consulat née ! » s’enorgueillit Cicéron en 60 av. J.-C. Son destin est chevillé à celui de Rome, dont il épouse le sort. Conscience de la République, il en reflète la grandeur et les vicissitudes, goûtant les mêmes gloires, subissant les mêmes revers. Avocat, administrateur public et consul, ce maître de l’éloquence à même d’électriser les foules réconcilie l’art de persuader et l’amour de la vérité. Car l’irrésistible orateur se pique aussi de philosophie, et, passeur, transmet la pensée des Grecs à Rome. Héraut du bien commun, modèle de citoyenneté, il entend incarner l’essence même de la romanité, alors que les institutions de la Ville éternelle connaissent une crise sans précédent.

Marcus Tullius Cicero n’est pas un Romain de Rome. Né en 106 av. J.-C. à Arpinum, petite ville située à quelque 110 kilomètres au sud de la « maîtresse du monde  », Cicéron est un Volsque, peuple ennemi des Romains pendant plus de deux siècles. Il est issu d’une famille riche, mais non aristocratique. Il tient même son drôle de nom – Cicer signifie « pois chiche » en latin – d’un ancêtre au museau peu gracieux. Étranger, plébéien, Cicéron cumule donc les tares dans un monde où la naissance fonde la hiérarchie sociale et prodigue les honneurs. Qu’importe : le récit miraculeux que Plutarque fait de sa naissance – sa mère l’aurait mis au monde sans la moindre douleur – est celui d’un être promis à une grande renommée. Un fantôme serait même apparu à sa nourrice pour lui annoncer que l’enfant qu’elle allaitait deviendrait le pilier de Rome. Pas étonnant, dès lors, que Cicéron ait plus tard rédigé les traités Sur la divination et Sur le destin… L’enfant tient ses promesses. Déjà captivant, il occupe la première place parmi ses camarades, au point que leurs pères se pressent pour admirer le phénomène. Devenu adolescent, et malgré une constitution fragile, il transforme chacune de ses déclamations en véritables performances physiques, où l’extrême « tension de son corps tout entier » risque de mettre sa vie en danger… Après avoir pris la « toge virile » à 15 ans – rite sonnant la fin de l’âge tendre –, Cicéron est envoyé à Rome chez un jurisconsulte expérimenté, dont la demeure est un haut lieu de la vie politique. Il devient alors le spectateur outré d’une lente agonie.

 

Le rêve d’un empire des esprits

Alors que Rome, vorace, a conquis la moitié du monde connu, la vieille République encore en place décline inexorablement. Les tensions exacerbées entre le Sénat et le peuple laissent le champ libre aux manœuvres de quelques ambitieux. Coups d’État et conspirations se succèdent ; Cinna finit par prendre le pouvoir en 87 av. J.-C. et règne à coups de condamnations arbitraires et d’exécutions sommaires. Dans ce contexte explosif, Cicéron continue d’aiguiser ses armes : c’est avec sa voix et l’adresse de son esprit qu’il entend conquérir la gloire – la dignitas – que convoitent tous les Romains. Mais le jeune et ambitieux orateur se veut également philosophe. Nourri tour à tour par l’épicurisme, le platonisme et le stoïcisme, il finit par maîtriser l’ensemble des enseignements de ces écoles. Comme le peintre Zeuxis qui, pour représenter la beauté d’Hélène, avait pris pour modèles plusieurs jeunes filles, Cicéron retient ce qui, chez ses maîtres, lui permet de composer la mosaïque de l’homme idéal. Traducteur, compilateur, commentateur, il offre à ses contemporains le legs philosophique du monde hellénique, avec le rêve de réunir en un « empire des esprits » la culture grecque et la romanité. Cependant, la philosophie n’est pas pour Cicéron un pays de cocagne, mais plutôt une arme de combat. Il se réfère à Platon et aux stoïciens pour mieux défendre la République moribonde et exprime son aversion profonde pour les révolutions.

Cet article est réservé aux abonnés