Édito

Cinq maximes sur l’art de trouver le mot juste : l'édito d’Alexandre Lacroix

Temps de lecture : 2 min

Cinq maximes sur l’art de trouver le mot juste : l'édito d’Alexandre Lacroix

©Charles Berberian pour Philosophie magazine

Cet article est issu du numéro 202 de Philosophie magazine « Comment trouver les mots justes ? », en kiosque le 20 août 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Il est peut-être encore plus difficile d’entendre le mot juste, quand quelqu’un le prononce face à nous, que de le produire dans le flux de la conversation. Parce que nous avons peur de dire des bêtises et que nous nous concentrons éperdument sur les phrases que nous formons, tandis qu’il nous semble qu’il y a un maigre préjudice à passer à côté de la vérité d’autrui.

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Il existe deux manières de trouver le mot juste. 

La première consiste à ajuster des tournures à un contenu que nous connaissons déjà, à énoncer de manière compréhensible mais aussi entendable par l’autre un sens dont nous sommes déjà propriétaires. Dans ce cas-là, l’art de manier le langage se rapproche de celui du tailleur : je prends les mesures de mon interlocuteur, et je choisis le tissu verbal, la tonalité, les longueurs d’explications qui lui conviendront.

La seconde s’apparente à un saut dans le vide, c’est pourquoi l’exercice se rapprocherait de la prise de risque du parachutiste. J’ouvre la porte coulissante de l’avion, c’est-à-dire que je laisse un silence. Je prends une inspiration et me lance dans ce silence, tête baissée. Et j’espère que, pendant ma chute, une phrase va s’ouvrir.

Seule la seconde manière permet de trouver des formules qui sauvent.

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Parfois, je vois qu’il y a un problème – dans une relation professionnelle ou personnelle. Et je préfère faire comme si le problème n’existait pas. Cela peut être vraiment minime : je n’ose pas avouer que l’horaire de tel rendez-vous ne m’arrange pas, que je n’ai pas d’argent sur mon compte pour accepter telle invitation à dîner. 

Or il va invariablement y avoir aggravation du problème par le non-dit.

Mieux vaut accepter de dire aujourd’hui quelque chose d’un peu déplaisant que de préparer à l’autre, sous peine de le ménager, une déception plus grande demain.

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Certaines de nos facultés intellectuelles déclinent assez vite après 30 ans. La performance en calcul. Ou la facilité à apprendre par cœur un manuel scolaire. Beaucoup d’adultes ne pourraient pas refaire leurs études, si on le leur demandait. Mais la capacité à nommer ses propres ressentis et à les faire comprendre à autrui peut, chez beaucoup d’entre nous, progresser avec l’expérience. Parce c’est une affaire d’artisanat – et le serrurier ou le menuisier se bonifient bien plus que le mathématicien ou l’informaticien.

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Ce n’est pas pour faire le malin que j’ai écrit cet édito sous forme de maximes. Mais parce que cela m’est venu comme ça. Cette affirmation a quelque chose d’étrange. Tout se passe comme si les mots manifestaient une intentionnalité en moi, qu’ils étaient mus par leur propre dynamique, qu’ils poursuivaient des trajectoires indépendantes de ma volonté. Les mots justes ne sont jamais tout à fait les miens.