Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Face à nos proches, nos amis, nos amours, nos collègues… tout l’art consiste à être sincère et à dire le fond de sa pensée mais sans blesser. De leur côté, les candidats à l’élection présidentielle devront eux cette année emporter l’adhésion par des débats et des discours. Alors, à l’ère de l’intelligence artificielle, nous nous sommes demandé : comment trouver les mots justes ?
Il est peut-être encore plus difficile d’entendre le mot juste, quand quelqu’un le prononce face à nous, que de le produire dans le flux de la conversation…
Malgré les récentes canicules, comment expliquer que le dérèglement climatique ne figure pas parmi les préoccupations majeures des Français ?
Exit bougies à la citronnelle, sprays répulsifs et raquettes électriques : les drones seront peut-être l’arme antimoustique de demain. …
« Vous devez faire confiance à votre pays parce que, s’il ne peut y avoir de confiance, il ne peut y avoir de grandeur »Donald Trump dans son « discours à la nation »le 17 juillet 2026« Il y a une condition de l…
Le rapport de la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales rendu…
À l’occasion du centenaire de la naissance de Michel Foucault, le Collège de France rend hommage au passage du philosophe au sein l’institution (1970-1984) avec une exposition accompagnée d’un cycle de conférences. C’est en ces lieux, où il donne…
Une fascination masculiniste récupérée par les jeunes femmes ?
Alors que le projet de loi sur l’aide à mourir vient d’être adopté en France, l’opinion et les élus restent divisés : en quoi cette « …
Lorsque la pulsion pyromane rencontre des forêts toujours plus inflammables, ce trouble psychiatrique devient une menace collective.
Couvre-feu numérique pour les mineurs, interdiction de vendre du tabac aux individus nés après 2009… L’heure est à la régulation des comportements…
Les chercheurs d’Anthropic ont intégré à leur intelligence artificielle (IA) Claude une modélisation de la conscience en forme d’« espace de…
L’équilibre géopolitique international en place depuis 1945 vacille. Pour en saisir les nouveaux enjeux, nous avons réuni l’ancien ministre des…
Le leader de La France insoumise (LFI) affirme de plus en plus clairement sa volonté d’une alliance avec la Chine. Lecture marxiste de l’histoire…
Des salles de sport aux rayons des supermarchés, les protéines sont partout ! Une quête du renforcement musculaire qui se substitue à l…
LE DILEMME DE CLARA« Ma meilleure amie est anorexique mais elle le cache à tout le monde, et elle ne veut surtout pas que sa mère le sache…
Avec son nouveau livre Nos vies encapsulées, le philosophe belge Pascal Chabot poursuit sa réflexion sur la civilisation contemporaine, dans une…
Le philosophe Éric Fiat, qui a écrit un essai sur la pudeur et vient de publier une méditation sur le deuil, se demande ici dans quelle mesure la…
Et ce, même quand on s’apprête à partir à point pour rentrer de vacances. L’engouement pour le running est massif et mondial. Simple phénomène de…
Chercher ses mots, trouver l’expression juste, cela va bien au-delà du simple souci de style. Vis-à-vis des proches, des enfants, des amis, des amours, c’est ce qui permet d’entretenir les liens, de surmonter les crises. Lors la campagne présidentielle, les candidats vont devoir emporter l’adhésion de leurs électeurs par des débats et des discours, et il paraît évident que le moindre écart de langage, lapsus, mot malheureux, peut coûter cher dans les sondages. À l’heure où nous faisons appel à ChatGPT pour nous seconder dans notre expression écrite, nous nous sommes demandé quelle part d’eux-mêmes les humains mettent dans le langage.PARCOURS DE CE DOSSIER➤ Le mot juste est-il celui que mon interlocuteur va apprécier, celui qui exprime mon ressenti ou celui qui dit la vérité ? Ce sont trois voies possibles si nous cherchons à bien nommer les choses.➤ Styliste aguerri, le romancier Jean-Philippe Toussaint, qui publie La Hantise, nous fait entrer dans son « atelier » pour nous parlerde son travail artisanal sur les mots et de sa quête de l’« infinitésimal ».➤ Êtes-vous du genre taiseux ou désinhibé ? À arrondir les angles ou à mettre les pieds dans le plat ? Faites notre test pour identifier le tchatcheur qui est en vous.➤ Comment les humoristes écrivent-ils leurs sketchs ? Reportage sur la scène de Bobino, où huit comiques ont planché sur les sujets du dernier bac philo.➤ Mariage, enterrement, nécessité de consoler un proche affligé, envie de déclarer sa flamme… Dans les grandes occasions de la vie, il importe de trouver les mots qui font mouche – un art dans lequel les philosophes, de Plutarque à Roland Barthes, en passant par Simone de Beauvoir, peuvent s’avérer précieux.➤ Face au recours massif de la jeunesse aux grands modèles de langage de l’intelligence artificielle, faut-il craindre une éclipse des humanités classiques, fondées sur la lecture et l’écriture ? La question divise les philosophes et professeures Mazarine M. Pingeot et Catherine Malabou.
Alors que les débats se tendent sur à peu près tous les sujets, le choix des mots que l’on utilise est crucial. Mais qu’est-ce qui doit guider…
Jean-Philippe Toussaint publie en cette rentrée La Hantise, vrai-faux roman d’espionnage qui se lit comme une méditation sur le deuil du père…
Afin que nous puissions nous rendre compte de la manière dont il retravaille ses textes, Jean-Philippe Toussaint a eu la générosité de nous…
Plutôt franc, taiseux, diplomate, du genre à dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas ou, au contraire, à mettre les formes ? Pour…
La quête du bon mot, celui qui fait mouche, c’est l’obsession des humoristes. À quelques heures d’un spectacle réunissant plusieurs d’entre eux,…
Comment déclarer sa flamme sans platitudes ? Comment exprimer la peine d’un deuil ? Quelle est la meilleure façon d’enflammer un public…
Les machines, comme ChatGPT ou Claude, sont en train de modifier en profondeur notre rapport au langage, tant dans l’écriture que dans la lecture…
Dans l’exceptionnelle vie d’Edgar Morin, exceptionnelle par sa longévité aussi – il est mort il y a peu à l’âge de 104 ans –, nous…
Coauteur de L’Avenir de la Terre-Patrie (Actes Sud, 2011) et auteur d’un roman, Mes nuits d’exil (Atlande, 2025), Alfredo Pena-Vega a été l’un des…
C’est après son séjour en Californie qu’Edgar Morin commence à forger les principales notions de son œuvre. Nous vous les présentons ici.
Le désir est le moteur de la vie, affirme Nietzsche. Oui, mais qui a pour carburant la frustration, soutient en ascète Schopenhauer. Chez qui…
Dès 1973, le philosophe Ivan Illich préconise l'usage de la bicyclette pour nos déplacements et prophétise un « combat acharné entre vélos et…
Vivre mieux et plus longtemps… Au siècle des Lumières, Nicolas de Condorcet annonce les politiques de santé publique et les façon de parvenir à l'allongement de l'espérance de vie.
Parfois, le vocabulaire de la philosophie est obscur. Nous vous aidons à y voir plus clair.
Pendant près de dix ans, entre 1931 et 1944, Jean-Paul Sartre a été professeur au lycée. Il n’existait quasiment aucune trace de son…
À l'occasion de la parution le 3 septembre aux éditions Gallimard du cours de philosophie que Jean-Paul Sartre a délivré au lycée Condorcet,…
Que faire quand la vie déborde ? Dans son nouvel essai Adèle Van Reeth propose une réponse que vous fait découvrir Martin Legros dans son…
C’est une même logique qui partout sévit. Accaparement des richesses par une poignée de grands fortunés. Accaparement des ressources naturelles par des acteurs privés et autres États néo-impériaux. Accaparement, dans un tout autre domaine, des corps et des esprits dans les phénomènes d’emprise, jusqu’à l’horreur des crimes sexuels. Nous vivons à l’heure de « l’appropriation prédatrice » généralisée, écrit Frédéric Gros. Voici un livre qui jette un pont inattendu entre la crise écologique et le procès des viols de Mazan, le tout sous le patronage de Proudhon et de son cri : « La propriété, c’est le vol ! »Déboulonner une idole Il s’agit ici de déboulonner une idole. Celle de la propriété, donc, considérée comme un droit naturel et la condition de la liberté dans les sociétés modernes. Ce que vise le philosophe, c’est la volonté de possession exclusive d’un bien ou d’un être – quand le désir de propriété écrase, soumet, spolie. Plus que Proudhon, c’est son ancien rival Marx qui est mobilisé pour critiquer le capitalisme, machine à exproprier les travailleurs du fruit de leur labeur. Si Frédéric Gros n’a rien d’un dangereux gauchiste, son réquisitoire est cinglant vis-à-vis du capitalisme : triomphe d’une « propriété absolue qui fonctionne à l’extorsion ». Alors quoi ? Faut-il abolir la propriété privée et promouvoir la propriété collective, mantra du communisme ? Cette alternative – propriété privée vs. propriété publique – semble dépassée. La vraie ligne de fracture intervient plutôt entre deux régimes d’appropriation : l’appropriation prédatrice délétère et son contraire, « l’appropriation relationnelle ». Un rapport plus appropriéAvec ce concept puisé chez les stoïciens, Gros cherche une manière d’entrer en contact avec les choses qui ne relève pas de la capture privative : c’est la tentative de nourrir avec elles un rapport plus pacifié, plus équilibré, plus… approprié. Exemple : au lieu de concevoir la Nature comme un stock à piller (appropriation prédatrice), il convient, comme y invite la pensée écologique, de l’« habiter », d’apprendre à se fondre dans un réseau d’interdépendances plus vaste (appropriation relationnelle). Mais la grande réappropriation ne s’arrête pas là. Il est aussi possible de reprendre la main sur la vie, sur son existence propre. Dans le cas des âmes brisées par un traumatisme, c’est la mise en « récit » de l’événement sidérant qui permet souvent de panser et de recoudre son histoire volée. Dernier aspect envisagé par Gros : la réappropriation de notre « puissance d’agir », anesthésiée par les écrans ou l’IA, avatars de la « tentation du facile ». Ce sont les luttes contre l’injustice – quand il est temps de « percevoir l’intolérable », slogan de Foucault, dont l’auteur est spécialiste – qui nous sortent de la capsule égoïste et nous lient à d’autres au sein d’un même collectif embrasé. Sur ce volet, et dans un registre moins conflictuel, on pourrait penser également au discours contemporain sur les communs, ces ressources gérées collectivement et démocratiquement.Dans un livre aussi ramassé, Gros ne pouvait pas tout traiter, et il est vrai que certains de ses développements sont enchaînés et menés au pas de course. Au service d’une idée-force – le nécessaire changement de régime d’appropriation –, l’ouvrage unifie des sphères gardées en général étanches. Écologie, intimité, politique : c’est ici la description d’un même combat pour, sinon en finir, du moins contrecarrer les plans des prédateurs.
À force de soin et de techniques en tout genre, nous choisissons de plus en plus notre apparence. En se penchant sur l’expérience de la ménopause,…
Reconnaître, restituer, réparer. Voici l’ambition affichée par notre Assemblée nationale, en juin 2025, avec l’adoption d’une résolution « visant à la reconnaissance, au remboursement et à la réparation par la France de la double dette d’Haïti ». Cette injustice, estimée par des journalistes du New York Times à près de 27 milliards de dollars, couvre les crimes coloniaux mais aussi un retard de développement. En effet, en 1825, la France a exigé de son ex-colonie une somme colossale pour lui concéder son indépendance. Une somme dont Haïti a dû s’acquitter en s’endettant auprès de banques hexagonales, reconduisant ainsi durant deux siècles une domination économique. « Les demandes d’Haïti renvoient à ces injustices du passé qui n’ont pas été réparées en leur temps, qui ne peuvent plus l’être par des moyens juridictionnels classiques », constate Magali Bessone dans cet ouvrage. Pour la philosophe, réparer, ce n’est pas seulement compenser un crime ou restaurer une situation antérieure. Il s’agit, surtout, de rendre justice non en corrigeant simplement le monde mais en le transformant. « Les inégalités injustes du présent sont telles parce qu’elles proviennent de structures injustes héritées du passé colonial, qu’il faut donc modifier », assure l’autrice, qui plaide ici pour « un recadrage normatif de la justice réparatrice comme justice sociale globale ». Globale, car revenir sur « l’histoire d’Haïti » permet de « mieux comprendre la “nôtre” », en comblant nos lacunes, tout en reconnaissant nos oublis et nos dénis.Une méthode pour la justice aujourd’huiL’enjeu de ce petit livre, assez technique, est double. Magali Bessone éprouve et amende à travers l’exemple haïtien la théorie de la justice internationale en même temps qu’elle pose une méthode expérimentale, une manière de faire de la philosophie politique par « cas critique ». Plutôt que de plaquer les concepts sur la réalité, la philosophe tend l’abstraction et vers l’universalité, en partant d’une histoire concrète et de situations déterminées. Elle raffine l’exposé des cas mais pas dans une visée purement analytique. Elle le fait pour se donner des outils conceptuels offrant « des critères pour évaluer et guider nos préférences politiques ». Et conduire à l’action !
Nous sommes heureux de saluer l’arrivée de Jennifer Tamas, nouvelle chroniqueuse de notre rubrique « Le roman du mois ». Elle prend le relais d’Arthur Dreyfus qui a éclairé de sa plume enlevée la littérature contemporaine pendant près de trois ans.Guadeloupe, fin des années 1990. Tout commence par la mort de Gilles Floro, dont les chansons zouk faisaient de la douceur une manière d’habiter le monde. Mais comment rester doux lorsque tout pousse à prouver sa force ? Comment grandir sans céder à la brutalité ? À Saint-Claude, entre la Soufrière et la mer, deux « timals » [« petits mâles »] que tout semble opposer se choisissent. Anicet aime les mots ; Calixte préfère le silence mais chante pour réparer les cœurs. Leur amitié se tisse au fil des jours, des défis et des blessures, avant de devenir le lieu d’une rivalité où chacun cherche sa place. Entre la fragilité des pères déserteurs, la virilité douce des zoukeurs et cette violence endormie de l’île où ce sont d’abord les femmes fortes qui tiennent les maisons « seins debout », quel modèle de masculinité reste-t-il à réinventer ? Ici, la mort n’est jamais loin. Elle s’annonce à la radio dans les chroniques nécrologiques, rassemble les familles lors des veillées funèbres, traverse les conversations comme les souvenirs. Les disparus accompagnent les vivants autant qu’ils les hantent. Face aux deuils, aux ouragans, aux superstitions et aux malédictions familiales, Anicet et Calixte découvrent que grandir, c’est aussi apprendre à porter les fantômes des autres.Jean-Philippe Louis fait entendre une langue d’une rare musicalité, où le français se tresse au créole comme les destins s’entrelacent. Son premier roman explore avec une justesse bouleversante les liens entre amitié, mémoire et masculinité. Dans sa fable Les Deux Amis, La Fontaine écrivait : « Qu’un ami véritable est une douce chose ! » Les Fils du kapokier explore un autre visage de la douceur qui résiste au deuil, aux héritages invisibles et aux injonctions de la virilité. Le kapokier, arbre sacré pour les uns, hanté pour les autres, veille sur leurs confidences. Son coton adoucit les blessures, accompagne les morts et retient, dit-on, les esprits dans ses branches. À son ombre se nouent les promesses, les interdits et les secrets qui feront basculer deux enfances. Les Fils du kapokier est une méditation lumineuse sur la fragilité des hommes, leur mémoire pudique et la possibilité, peut-être, de faire de la douceur une autre forme de courage.
Quand il a commencé à travailler sur la « souffrance éthique » dans les années 1980, Christophe Dejours la reliait à un sentiment de trahison des travailleurs vis-à-vis de leurs pairs. Un demi-siècle plus tard, le « tournant gestionnaire » du travail est passé par là : la souffrance ne naît plus de l’obligation de jouer les uns contre les autres, mais du sentiment de devoir bâcler son travail. Face à l’exigence du rendement quantitatif et à la standardisation des procédures, les travailleurs sont poussés à travailler en « régime dégradé », allant parfois jusqu’à maltraiter les usagers ou trahir les règles de leur profession. Les auteurs mettent au cœur de leur analyse les affects moraux qui traversent le monde professionnel. Loin d’être une simple question de performance, le travail réel est d’abord un rapport conflictuel entre les êtres humains et la matière qui leur résiste. De là naissent l’angoisse, la perte du contrôle, l’échec… mais aussi la possibilité de la « sublimation ». La souffrance, en somme, est « le point de départ de la mobilisation du génie de l’intelligence pour tenter de surmonter l’obstacle du réel ».Vers la désertion du monde ?Que reste-t-il de cette friction salvatrice, à une époque où l’intelligence artificielle (IA) promet de nous « libérer » ou de nous « augmenter » ? En s’appropriant la part créative et charnelle de l’activité, l’IA réduit l’humain à un rôle de « prompteur », engendrant la figure tragique d’un « travailleur diminué ». Atomisés par la destruction des collectifs, écrasés par un système qui érige l’amoralité et l’indifférence en normes, les individus se retrouvent frappés de « désolation », au sens de Hannah Arendt, privés de l’horizon d’un sens commun partagé. Résultat: à défaut de passer par l’union, la résistance sociale prend la forme d’une désertion du monde. C’est la « grande démission » ou le désengagement progressif des individus de leur sphère professionnelle. La souffrance éthique est donc bien un symptôme politique. Mais en confiant de plus en plus d’arbitrages moraux à la machine ou en diluant la responsabilité dans des processus algorithmiques, le risque est d’éteindre pour de bon le conflit moral intime qui est le dernier marqueur de notre humanité partagée.
Le plasticien Martin Barré estimait que « chaque génération de peintre doit réinventer la mort de la peinture ». La littérature obéit à la même exigence. Les livres vivants convoquent depuis toujours la même énigme : qu’est-ce qu’écrire ? Le lumineux roman-poème que signe Antoine Vigne en cette rentrée en propose une réponse à la fois sensible et évidente. que ta bouche me couvre de baisers (sans majuscules) se déploie en effet tel un torrent de mots, offrant le sentiment inouï de pénétrer dans un esprit en mouvement. Il y est question de Saïd, un Syrien, marié, père de deux enfants dont le narrateur, Damien, tombe violemment amoureux. Mais un autre père traverse ces pages : le sien. Avant l’entrée de Joris en Ehpad, il faut trier les affaires d’une existence. De ce double bouleversement naît un récit où les strates du passé se soulèvent dans une langue d’une sensualité remarquable.Deleuze assurait qu’on ne tombe pas amoureux d’une femme, mais « d’une femme enveloppée dans un paysage ». C’est vrai de tout amour : Vigne restitue avec une justesse rare la valse du conscient et de l’inconscient, où se mêlent Alep, Marseille, l’impossible parole des familles, les Pet Shop Boys, la génération sida, la colonisation et la calligraphie arabe. « je retrouvais, écrit-il, les lieux qui avaient été les miens, des impressions d’enfance, d’adolescence, incertitude sur l’émotion qui se réveille, douceur, douleur, indifférence et agacement, le magma typique » – sans oublier de rendre hommage à Mahmoud ou la montée des eaux d’Antoine Wauters, auquel il fait écho. Dans ce livre apaisant comme une confession de coton, on traverse ainsi une vie entière : « le passé, l’avenir, le non-réalisé, l’improbable, le non-examiné, tout ce qui n’est pas l’instant », jusqu’à se heurter à la seule question qui vaille : « comment penser le langage sans l’héritage, sans les postures, comment le faire sien, dire sans retracer les pas d’autres que soi ? » Avant de nous quitter, Vigne cite Les Thibault et murmure dans un sourire : « tout ce qui n’est pas offert est perdu ». Dont acte.
Suspendus aux prouesses de Chat–GPT ou Claude Mythos, nous faisons volontiers de l’intelligence artificielle (IA) le symbole de notre époque. Tout au plus, nous réinscrivons les soubresauts technologiques du présent dans une histoire de quelques décennies, qui commencerait à la conférence de Dartmouth de 1956 où l’expression même d’« intelligence artificielle » s’impose comme nouveau domaine de recherche. Or l’enjeu de cet ouvrage collectif agréablement illustré est d’élargir la focale et d’explorer la « pré-histoire de l’IA ». On y retrouve d’étonnants automates, réels ou imaginaires : Talos, le gardien de la Crète, et les trépieds automobiles évoqués par Aristote, les appareils hydrauliques et pneumatiques de Philon d’Alexandrie et les plans de Léonard de Vinci, le canard de Vaucanson et le Turc mécanique (joueur d’échecs). L’humanité n’a cessé de fantasmer la construction non seulement d’un corps artificiel autonome mais aussi d’une intelligence extracérébrale. N’est-ce pas ce rêve qui sourd dans les machines à calculer de Pascal et de Leibniz ? C’est dans ce creuset culturel qu’émerge, lentement, l’idée de l’ordinateur. L’inventeur britannique Charles Babbage imagine en 1834 la première « machine analytique » programmable – pour laquelle la mathématicienne Ada Lovelace écrira le premier algorithme. À mesure que les artefacts intelligents prennent corps, ils nourrissent des inquiétudes qui rappellent les nôtres – le thème de la révolte des machines est déjà présent chez Karel Čapek qui forge en 1920 le mot « robot ». Il n’y a pas de fascination qui ne suscite quelques angoisses. Cette passionnante traversée historique permet de prendre du recul et redonne à l’idée d’IA toute sa profondeur.
C’est un macabre cold case que rouvre Jennifer Tamas. Fidèle à sa méthode qui relit les classiques à la lumière de l’actualité, l’autrice d’Au NON des femmes décèle dans ce conte d’étranges échos contemporains : affaire Pelicot, mouvement des tradwives (« féminines, pas féministes ») ou e-mails des amis de Jeffrey Epstein qui le surnommaient « barbe bleue ». Son livre est une enquête policière sur ce mari qui, épouse après épouse, cache dans un cabinet interdit les corps de ses précédentes femmes. Que signifie sa couleur bleue ? Pourquoi n’a-t-il jamais eu de descendance ? Quel intérêt a-t-il de garder les cadavres ? À chaque énigme, Tamas confronte plusieurs interprétations. Elle avance l’hypothèse d’une impuissance vengeresse et voit dans la conservation des corps moins un fétichisme macabre qu’un calcul juridique : le droit d’Ancien Régime imposait de restituer la dot au décès de l’épouse. La fiction apparaît alors comme le témoignage crypté de violences bien réelles : mariages forcés, viols conjugaux, mortalité en couches. Tamas ne s’en tient pas à la version de Perrault et convoque des conteuses oubliées – Madame d’Aulnoy, Madame de Murat ou Marie-Jeanne L’Héritier, sa nièce – dont les héroïnes rusées déjouent le piège conjugal sans attendre le secours de leurs frères. Chez elles, la curiosité féminine n’est pas une indiscrétion coupable mais un salutaire instinct de survie dans un système patriarcal où sont dissimulés l’identité du mari, sa fortune et son passé. Reste la question du sous-titre, « Ce qui fait trembler les hommes » : qu’est-ce qui, chez les hommes, tremble ? La barbe bleue, suggère Tamas, est la couleur du « blues du surmâle » qui sent le pouvoir lui échapper, craint « d’être pénétré, découvert, démasqué » et frappe pour se rassurer. Trois siècles plus tard, la porte du cabinet demeure entrouverte.
« La folie a parfois une sorte de clairvoyance concernant la raison que la raison ne lui pardonne jamais. Jamais », écrit Dimitri Bortnikov. Qu’est-ce qui, dans le Tombeau de Parsifal, met en danger la raison du narrateur ? Quels sont les spectres qui remontent de son passé ? Né en Russie, confronté aux années chaotiques de l’ère post-soviétique, puis devenu français, ce narrateur a connu la solitude et la pauvreté. Vingt ans après avoir quitté son pays natal, il revient sur les lieux de son enfance pour faire la lumière sur la disparition de sa mère. Au fil de cette quête, de cette errance, les souvenirs le submergent et les démons le tourmentent. Joies et blessures remontent à la surface avec la magie des paysages et d’intenses figures de femmes. Il cherche à élucider la mort de cette mère dont on a découvert le visage dévoré par les chiens. Il ne trouve qu’une ville muette et méfiante, quelques traces à moitié effacées. Il comprend que la faute repose sur la communauté tout entière, avec ses silences et ses lâchetés. Même le paysage porte en lui une violence diffuse. Le désir de vengeance fait alors place au lien avec les disparus. Mais résumer ainsi le Tombeau de Parsifal, c’est prendre le risque de le trahir. La lecture de ce roman procure une sorte de vertige. Cette descente aux enfers est aussi l’introspection d’un fou clairvoyant. C’est un chant d’amour éperdu allié à une irrésistible bouffonnerie. Selon Dimitri Bortnikov, « la langue russe est un knout, la langue française un fleuret ». Né en 1968 en URSS, cet écrivain a traversé plusieurs vies et plusieurs langues. Maniant le knout et le fleuret, il a forgé en français une écriture d’une rare intensité. Plutôt que d’une « âme russe » cachée dans la langue française, mieux vaut parler ici d’un démon intérieur aux multiples voix, capable d’exécration et de célébration, de tragédie et de facétie, de désespoir et d’enchantement.
Avec son film Fjord, récompensé par la Palme d’Or au dernier Festival de Cannes, le réalisateur Cristian Mungiu interroge les frictions…
Le metteur en scène François Gremaud, qui a écrit et monté le spectacle, fait l’interprète de la langue des signes vers le français oral pour son…
Cette exposition proposée par le musée Unterlinden fait dialoguer les beautés d’œuvres anciennes et modernes d’après le principe des affinités…
Le corps raconte-t-il sa propre histoire ? À la suite du cancer de sa mère, Lize Spit remonte le fil de ses métamorphoses dans un récit…