“Barbe Bleue, contre-enquête” : le blues du surmâle analysé par Jennifer Tamas

Une recension de Frédéric Manzini, publié le

C’est un macabre cold case que rouvre Jennifer Tamas. Fidèle à sa méthode qui relit les classiques à la lumière de l’actualité, l’autrice d’Au NON des femmes décèle dans ce conte d’étranges échos contemporains : affaire Pelicot, mouvement des tradwives (« féminines, pas féministes ») ou e-mails des amis de Jeffrey Epstein qui le surnommaient « barbe bleue ». Son livre est une enquête policière sur ce mari qui, épouse après épouse, cache dans un cabinet interdit les corps de ses précédentes femmes. Que signifie sa couleur bleue ? Pourquoi n’a-t-il jamais eu de descendance ? Quel intérêt a-t-il de garder les cadavres ? À chaque énigme, Tamas confronte plusieurs interprétations. Elle avance l’hypothèse d’une impuissance vengeresse et voit dans la conservation des corps moins un fétichisme macabre qu’un calcul juridique : le droit d’Ancien Régime imposait de restituer la dot au décès de l’épouse. La fiction apparaît alors comme le témoignage crypté de violences bien réelles : mariages forcés, viols conjugaux, mortalité en couches. Tamas ne s’en tient pas à la version de Perrault et convoque des conteuses oubliées – Madame d’Aulnoy, Madame de Murat ou Marie-Jeanne L’Héritier, sa nièce – dont les héroïnes rusées déjouent le piège conjugal sans attendre le secours de leurs frères. Chez elles, la curiosité féminine n’est pas une indiscrétion coupable mais un salutaire instinct de survie dans un système patriarcal où sont dissimulés l’identité du mari, sa fortune et son passé. Reste la question du sous-titre, « Ce qui fait trembler les hommes » : qu’est-ce qui, chez les hommes, tremble ? La barbe bleue, suggère Tamas, est la couleur du « blues du surmâle » qui sent le pouvoir lui échapper, craint « d’être pénétré, découvert, démasqué » et frappe pour se rassurer. Trois siècles plus tard, la porte du cabinet demeure entrouverte.

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