“Les Idées de demain” 2026

“Féminisme abusif” : pourquoi le féminisme se retourne-t-il parfois contre les femmes ?

Temps de lecture : 3 min

“Féminisme abusif” : pourquoi le féminisme se retourne-t-il parfois contre les femmes ?

Rosalind Dixon. © unsw_edu_Sydney

Si les discours antiféministes ont le vent en poupe, les réactionnaires et autres aspirants dictateurs mobilisent de plus en plus une rhétorique en apparence progressiste pour mieux saper le « noyau féministe minimal ». La spécialiste américaine du droit Rosalind Dixon décrypte ce « féminisme abusif » dans un essai que nous traduisons pour notre numéro spécial sur les « Idées de demain » 2026. Extrait.


 

« Les autoritaires en herbe d’aujourd’hui sont souvent des acteurs politiques habiles, qui savent comment faire avancer un programme antidémocratique tout en conservant un soutien politique maximal au niveau international et national. Une façon de saper discrètement la démocratie consiste à emprunter les formes et les normes de la démocratie libérale, tout en les vidant de leur substance. Cela permet de séduire les bailleurs de fonds et les alliés internationaux, ainsi que les électeurs démocrates réticents à l’égard des discours et des politiques ouvertement antidémocratiques et anticonstitutionnels. Et cela ne coûte presque rien à ces dirigeants : s’ils parlent le langage du libéralisme et de la démocratie, ils l’appliquent de manière si superficielle, sélective, hors contexte ou contraire à son objectif que cette rhétorique n’a presque aucun effet réel sur la progression des idées libérales et démocratiques. Ainsi peut se définir le phénomène d’“emprunt constitutionnel abusif” – l’utilisation d’idées et de formes démocratiques libérales pour faire avancer un projet dont l’objectif est en fait d’éroder ou à saper le “noyau minimal” de la démocratie. Dans mon article Abusive Feminism, j’explore comment ces mêmes dynamiques peuvent s’appliquer au féminisme – et s’appliquent effectivement au féminisme dans de nombreux pays à travers le monde.

“Il arrive parfois que les femmes elles-mêmes soient les actrices qui cherchent à utiliser le genre comme moyen de promouvoir des fins antidémocratiques ou anti-égalitaires”

 

Les dirigeants antiféministes et antidémocratiques utilisent le langage de l’antiféminisme, de l’illibéralisme et de l’autoritarisme pour faire avancer leurs idées ; mais dans le même temps, ils utilisent le langage ou les tropes de la démocratie et de l’égalité, y compris le langage des droits des femmes, s’engageant à nommer des femmes à des postes de hauts fonctionnaires et de juges. Ce langage et cet ensemble de tropes sont une concession bon marché au projet illibéral et antiféministe : tout ceci ne vise pas la mise en œuvre substantielle des droits des femmes, ni l’autonomisation d’un leadership féministe indépendant. Ces stratégies consistent plutôt dans la mise en œuvre superficielle ou sélective des droits, ou encore dans la cooptation de femmes dirigeantes au service d’un projet antiféministe et antidémocratique. […]

 

Le féminisme abusif présente des variantes plus ou moins marquées. Comme je le souligne dans Abusive Feminism, il arrive parfois que “les femmes elles-mêmes soient les actrices qui cherchent à utiliser le genre comme moyen de promouvoir des fins antidémocratiques ou anti-égalitaires”. Il s’agit là d’un féminisme abusif au sens fort, lié au fait que des femmes élues à des postes de pouvoir (comme par exemple en Argentine et en Italie) s’efforcent intentionnellement de saper soit le noyau démocratique minimal (NDM), soit le noyau féministe minimal (NFM). Mais dans d’autres cas, je suggère que “les femmes peuvent être les instruments des stratégies déployés par les dirigeants masculins pour atteindre ces objectifs – les objets plutôt que les actrices d’un féminisme abusif”. Il s’agit d’une forme de féminisme abusif au sens faible plutôt qu’au sens fort, qui a un impact négatif sans impliquer une intention de la part des femmes de nuire au NDM ou au NFM. »

 

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Ce texte est extrait de l’article « Anti-Feminism versus Abusive Feminism » de Rosalind Dixon, paru sur la plateforme Verfassungsblog le 8 août 2025. Traduit de l’anglais par Octave Larmagnac-Matheron.