Entretien
Laure Murat : “La ‘cancel culture’ ne vise pas à effacer des personnes, mais à changer de paradigme”
Londres (Angleterre), le 10 septembre 2020. Une statue de Winston Churchill sur Parliament Square taggée par des militants de la mouvance Extinction Rébellion. © Chris J Ratcliffe/Getty/AFP
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Peut-on critiquer les prises de positions de J. K. Rowling sur les femmes trans, s’opposer à ce que les films de Roman Polanski bénéficient de subventions, approuver le déboulonnage des statues de certains hommes politiques… sans pour autant se revendiquer de la « cancel culture », voire en niant que celle-ci existe ? C’est la ligne de crête où se situe Laure Murat, professeure au département d’études françaises de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), qui publie Qui annule quoi ? (Seuil, 2022). Ce court essai, qui s’intéresse principalement à la question du déboulonnage de statues, entend dépasser les antagonismes médiatiques et « ouvrir un débat posé » sur cette question. Nous avons proposé à l’historienne d’éclaircir sa position.
La “cancel culture” est une expression qui fait souvent la une de l’actualité. Pourquoi, en tant qu’historienne, avez-vous souhaité vous emparer de la question ?
Laure Murat : J’enseigne aux États-Unis depuis 16 ans et je constate que les problématiques comme la « cancel culture » ou le « wokisme », à l’origine américaines, arrivent en France avec beaucoup de déformations. Les Français, y compris certains universitaires, ne cherchent pas forcément à comprendre ce que les gender studies, les études postcoloniales ou les mouvements comme Black Lives Matter ont à apporter. On les rejette comme si c’était le mal absolu. Je propose donc une halte, une réflexion à travers une étude de cas : le déboulonnage de statues. Ce sujet me concerne plus directement en tant qu’historienne. Que dit-il sur notre rapport à l’histoire, aux hommages, aux « grands hommes » ? Je ne souhaite pas défendre un camp contre un autre. Je pense simplement que ces questions liées à la « cancel culture » sont plus complexes et intéressantes que ce qu’on lit dans la presse. Pardon pour votre profession ! Mais à chaque fois qu’il y a une polémique, des éléments souvent erronés sont jetés dans le débat, puis repris et amplifiés, si bien que, par un effet de concaténation, on finit par raconter n’importe quoi.
“Les problématiques comme la ‘cancel culture’ ou le ‘wokisme’, à l’origine américaines, arrivent en France avec beaucoup de déformations”
Comment définiriez-vous la “cancel culture” ?
« Cancel culture » est un mot-écran, fourre-tout, inventé par la droite américaine pour disqualifier certaines revendications en matière de justice sociale. C’est une étiquette derrière laquelle il n’y a pas d’idéologie unifiée, ni de pratiques homogènes : elle rassemble à la fois le boycott, le lancement d’alerte, la dénonciation publique ou encore le déboulonnage de statues. Or le renversement de statues s’apparente à la dégradation de l’espace public ou encore au « vandalisme » (d’après les Vandales, qui avaient participé au sac de Rome), mot inventé par l’abbé Grégoire pour dénoncer le zèle destructeur sous la Révolution française. « Je créai le mot pour tuer la chose », a-t-il d’ailleurs déclaré. La droite américaine fait pareil. Elle baptise « cancel culture » un mouvement général de protestation et un ensemble très hétéroclite de réclamations, issues de la gauche radicale, exigeant un changement concret de pratiques dans la société accusée de perpétuer une culture raciste, sexiste, ignorante des populations opprimées.
Pourquoi cette expression n’a-t-elle pas trouvé de traduction en français ?
« Culture de l’annulation » serait la traduction littérale. Mais il ne s’agit pas d’annulation, ni d’effacement – plutôt d’interpellation et de responsabilisation publique, ce qu’en anglais, on désigne parfois par « accountability culture ». De toute façon, dans la mesure où elle désigne des types de discours et d’actes sans rapports entre eux, du boycott au cyber-harcèlement, mieux vaut ne pas la nommer du tout et regarder au cas par cas. On pourrait à la rigueur parler de « culture de la protestation », mais cela existe depuis des millénaires ! Dans tous les cas, le fait de préserver l’expression en anglais dit assez la nécessité de rappeler l’origine américaine, c’est-à-dire supposément puritaine et moraliste, de ce nouvel épouvantail.