Entretien

Pascal Chabot : “Le monde est fait de capsules interconnectées”

Temps de lecture : 15 min

Pascal Chabot : “Le monde est fait de capsules interconnectées”

Pascal Chabot à Kyoto. ©Fred Mery pour Philosphie Magazine

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Cet article est issu du numéro 202 de Philosophie magazine « Comment trouver les mots justes ? », en kiosque le 20 août 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Avec son nouveau livre Nos vies encapsulées, le philosophe belge Pascal Chabot poursuit sa réflexion sur la civilisation contemporaine, dans une démarche singulière qui a le mérite de toujours partir d’observations concrètes.

 

Lorsque nous avons mené cet entretien avec Pascal Chabot, il se trouvait en voyage au Japon. Un pays fascinant à visiter pour lui car, comme il nous l’a expliqué en marge de cet échange, l’animisme, qui est à la base du shintoïsme, fait que les Japonais sont moins réticents que les Occidentaux à voir les objets s’animer, jouer un rôle dans la vie sociale, qu’il s’agisse des Tamagotchi ou des robots androïdes. Et puis, dans les grandes villes japonaises, il existe pour les travailleurs occasionnels des « hôtels capsules » bon marché, qui sont comme la matérialisation de la thèse centrale que déroule Pascal Chabot dans son essai qui paraît en cette rentrée aux PUF, Nos vies encapsulées. Prenant à revers la longue tradition philosophique qui décrit l’« être-au-monde » des humains et s’interroge sur les relations entre le Moi et le Monde, Chabot montre que nous n’avons quasiment plus de rapports directs avec le monde tant nous passons notre vie dans des habitacles chauffés ou climatisés. Et c’est sur cette nouvelle condition humaine, indissociable de l’usage massif des écrans et d’Internet, qu’il se propose de réfléchir. Nous sommes bien dans nos capsules, et pourtant nous sentons obscurément que nous y sommes comme privés de l’essentiel, stressés, menacés de burn-out par notre perfectionnisme acharné. Comment nous tirer de ce piège ? L’un des charmes de la pensée que développe ce philosophe qui s’intéresse à la description de la civilisation technique, c’est qu’il n’hésite pas à inventer des mots pour décrire des réalités émergentes. Quand nous éprouvons de la fatigue numérique, de la surcharge informationnelle, voire que nous traversons des phases où notre psychisme devient machinoïde, il propose de parler de « digitoses », pathologies qui ont pris le relais des névroses étudiées naguère par Freud. Et le sujet contemporain est devenu selon lui un « hubjet », le hub désignant en anglais le connecteur, le nœud du réseau. Est-ce par espièglerie que le philosophe collectionne ces mots-valises ? « Non, répond-il, je n’aime ni le jargon ni l’obscurité, j’essaie de penser clairement. Mais nous avons besoin de mots pour réfléchir sur des situations nouvelles. C’est à partir du moment où l’on s’est mis à parler de “burn-out” qu’une prise en charge collective du problème a été possible. » Alors, prêt pour ce voyage dans les maux du présent ?


PASCAL CHABOT EN 5 DATES
1973 Naissance à Liège
1997-2004 Chargé de recherche au Fonds national de la recherche scientifique (FNRS, équivalent belge du CNRS). Travaille sur Gilbert Simondon
2004-2009 Conseiller artistique pour la chorégraphe Michèle Noiret
Depuis 2009 Professeur de philosophie à l’IHECS (Bruxelles), école de communication et de journalisme
Depuis 2024 Commissaire des rencontres philosophiques et musicales Les Rencontres inattendues (Tournai)


Vous avez été parmi les premiers à vous intéresser à la pensée du philosophe Gilbert Simondon [1924-1989]. En quoi est-elle précieuse pour comprendre l’ère de la technique ?

Pascal Chabot : J’ai commencé à me plonger dans l’œuvre de Gilbert Simondon en 1996, en décidant de faire la première thèse de doctorat sur lui. J’ai rencontré sa veuve et sa fille, qui m’ont accueilli à Palaiseau, heureuses que quelqu’un se penche sur le travail de leur mari et père. Elles m’ont remis un carton de manuscrits, que j’ai déchiffrés avec émotion, mesurant au fil des pages l’ampleur de la pensée que j’étais en train de découvrir. Il y a dans cette philosophie des puissances d’avenir–  ce qui explique qu’elle a inspiré Bernard Stiegler ou Baptiste Morizot. Simondon était un observateur et un homme d’expériences, renouant avec l’esprit d’un Léonard de Vinci. Il avait son laboratoire, dans lequel il démontait et remontait des engins. Il ne séparait pas les sciences et les techniques du reste de la culture. Pour lui, il y avait chez Pascal autant de génie dans son invention de la pascaline [machine à calculer] que dans son pari sur l’existence de Dieu. Simondon s’intéressait aussi à la biologie et au règne végétal. Il a été le premier à comprendre la manière dont les psychismes sont modulés par les technologies. Il a saisi les possibilités ouvertes par la cybernétique et les moyens de communication – ce qui, dans le contexte où il réfléchissait, en plein triomphe de l’existentialisme sartrien et de la psychanalyse, paraissait lunaire.

 

Il permet de comprendre, pour prendre un exemple, nos rapports avec nos smartphones ?

Oui, son idée centrale est qu’il y a eu une mutation de la technique. Dans un premier temps, les humains ont construit des outils prothétiques, qui prolongent et augmentent la force de leurs membres – c’est le cas du marteau, des longues-vues ou de la moissonneuse-batteuse. Mais un objet comme le smartphone n’existe pas seul, il suppose un réseau de production, ainsi qu’un réseau d’alimentation en énergie. En fait, le smartphone est relié d’un côté à l’espèce de dôme de connaissances et de sollicitations numériques sous lequel nous vivons – ce que je propose d’appeler notre surconscient –, mais, de l’autre côté, il est aussi lié aux centrales nucléaires. Pour penser le smartphone, il faut décrire le monde qu’il suppose. Chaque objet est à considérer comme un nœud dans un réseau technique qui a ses normes, sa standardisation, en même temps que se greffent sur ce nœud une couche psychique et une parure sociale ou commerciale. Il y a couplage des humains avec les objets technologiques, qui représentent moins des prothèses qu’ils ne forment un milieu associé – voilà quelques-uns des schémas de pensée que j’ai trouvés chez Simondon, et qui continuent de m’accompagner.

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