Pascal Chabot, Matthew Crawford. Le travail à portée de main

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Pascal Chabot, Matthew Crawford. Le travail à portée de main

© Édouard Caupeil pour PM

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Cet article est issu du numéro 74 de Philosophie magazine « 74 - novembre 2013 », en kiosque le 24 octobre 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’un a décrypté le phénomène du burn-out, l’autre veut réhabiliter la figure de l’artisan. Pascal Chabot et Matthew Crawford se retroussent les manches pour un échange tout sauf laborieux.

Matthew Crawford : L’une des principales sources du mal-être contemporain au travail tient sans doute à un excès d’abstraction. Avec la révolution technologique des années 1980, les pays occidentaux ont choisi d’investir massivement dans l’économie de la connaissance. Les métiers où l’on manipule des symboles, comme dans la communication, la finance, le droit, sont devenus ceux où n’importe quel parent désirerait voir son enfant réussir. En conséquence, les métiers manuels et plus largement l’éthique artisanale ont été totalement dévalorisés. C’est que la culture managériale demande des travailleurs flexibles, ouverts, capables d’apprendre constamment des choses nouvelles : on célèbre les potentialités plutôt que les réalisations concrètes. Mais cela vous livre en même temps à une incertitude psychique constante qui est loin de convenir à tous les tempéraments. Au contraire, si vous êtes un artisan, votre travail répond à des standards concrets. Un menuisier qui subit les critiques de son patron peut toujours lui dire : « Mais non, c’est du bon boulot, carré et impeccable, allez vérifier vous-même. » Si vous n’avez pas ces standards concrets, vous ne savez jamais où vous en êtes. Tout est ouvert à l’interprétation. Vous allez donc passer beaucoup de temps à manager ce que les autres pensent de vous. Puisque ce que vous faites est toujours contestable, vous vous devez d’être aimé. Un électricien n’en a rien à faire d’être aimé : la lumière fonctionne, que demander de plus ? Cela donne des personnalités pas toujours sympathiques, mais fières et confiantes en elles-mêmes. Et ce qui devrait faire tiquer nos économistes prompts à défendre le capitalisme cognitif, c’est que cet électricien va bien mieux gagner sa vie que la majorité des employés du tertiaire perdus dans un job de bureau fantomatique à force d’être flottant.

 

Pascal Chabot : L’abstraction peut quand même être intéressante, par exemple en philosophie. Mais il faut se rappeler que travailler, c’est toujours opérer une transformation sur la matière ou l’environnement social. Or, quand le travail devient trop abstrait, ses résultats concrets sont peu tangibles, si bien que le processus de transformation lui-même semble annulé. L’omniprésence des ordinateurs dans le monde du travail doit nous alerter, car ils font « écran », dans tous les sens du terme, entre l’individu et le concret, ou entre des collègues, qui s’écrivent des mails plutôt que de se parler. Non pas qu’il faille les condamner, mais il faut empêcher les technologies numériques de virtualiser l’activité. Car nous sommes alors confrontés à l’effort et à la solitude, dans une activité qui se résume à une simple adaptation au monde. D’où la frustration de plus en plus de gens, débouchant parfois sur le burn-out, qui survient comme un moment, certes douloureux, de vérité.

 

M. C. : À partir de 14 ans, j’ai bossé comme apprenti électricien et me suis passionné pour la mécanique. À l’issue de mon diplôme de philosophie, j’ai été engagé par une fondation politique, à Washington, pour ce qui, sur le papier, était un boulot de rêve : je devais lire et synthétiser toutes sortes d’articles universitaires. Seulement voilà : d’une part, j’étais soumis à un rythme de production tel que je ne pouvais pas lire à fond les articles que je résumais et, d’autre part, j’avais souvent à manipuler les faits afin de faire correspondre leur interprétation à la ligne du think-tank qui m’employait. J’ai touché du doigt une nouvelle forme d’aliénation : exécuter des tâches qui n’avaient, littéralement, aucun sens. Au bout de cinq mois, j’ai démissionné pour ouvrir un atelier de réparation de motos. Et j’espère montrer dans mon livre l’ingéniosité qu’un métier pourtant si peu valorisé requiert et cultive. Il faut défendre le fait qu’il y a des travaux manuels cognitivement très enrichissants et des jobs intellectuels complètement abrutissants.

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