Hors-série "L'art de ne rien faire"

Les moines ont-ils inventé le burn-out ?

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Les moines ont-ils inventé le burn-out ?

© Cristina de Middel / Magnum Photos

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Cet article est issu du Hors-série n°N°58 de Philosophie magazine « L’Art de ne rien faire », en kiosque le 27 juillet 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’acédie, voilà ce qui menace l’ermite et le moine lorsque l’ennui et la fatigue se conjuguent pour ralentir le temps qui passe. Lorsque le « démon de midi » fait son œuvre, la foi vacille, et c’est la déprime. Un peu comme les modernes surmenés qui sombrent dans le burn-out ?

 

Trop en faire au point de ne plus pouvoir rien faire : c’est tout le paradoxe du burn-out, mal contemporain s’il en est. L’acharnement au travail peut conduire à un épuisement maladif, incapacitant. Mais le capitalisme contemporain n’a pas « inventé » le burn-out. Ce sont plutôt les moines soumis aux exigences rigoureuses d’une vie solitaire et monotone entièrement vouée à la foi, lassés de l’effort spirituel, qui, les premiers, en ont fait l’expérience douloureuse. Évagre le Pontique utilise dès le IVe siècle le mot akédia (terme peu courant renvoyant au manque de soins et à la négligence) pour désigner le sentiment de dépression profonde, de torpeur, d’inertie et de relâchement spirituel qui accable parfois les moines : « Le démon de l’acédie, qui est appelé aussi “démon de midi”, est le plus pesant de tous ; il attaque le moine vers la quatrième heure et assiège son âme jusqu’à la huitième heure. D’abord, il fait que le soleil paraît lent à se mouvoir, ou immobile, et que le jour semble avoir cinquante heures… » L’acédie est rangée par Évagre dans la première liste des sept vices, futurs péchés capitaux qui engendrent tous les autres – l’acédie étant censée engendrer « la malice, la rancune, la pusillanimité, le désespoir, la torpeur vis-à-vis des commandements, le vagabondage de l’esprit autour des choses défendues ». Le Marseillais Jean Cassien redéfinit l’acédie comme une conséquence de l’affliction de l’homme qui s’est détourné de Dieu. Grégoire le Grand en profite pour remplacer, dans Les Morales sur Job, l’acédie par la tristesse dans la liste des péchés capitaux. Il faudra attendre Thomas d’Aquin pour que l’acédie retrouve sa place dans la liste. Qualifiée de « dépression telle que l’homme n’a plus envie de rien faire », de « torpeur de l’esprit qui ne peut entreprendre le bien », qui « implique un certain dégoût de l’action », l’acédie est jugée « doublement mauvaise : en elle-même et dans ses effets » (Somme théologique, 1266-1273). « Inaction coupable en tant qu’elle dédaigne le bien divin », elle est un « vice capital » et un « péché mortel » qui menace le moine. Une seule solution pour y faire face : redoubler d’effort et de volonté.
 

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