Claire Marin : “L’intensité des relations revient, pour le meilleur et pour le pire”

Temps de lecture : 6 min

Claire Marin : “L’intensité des relations revient, pour le meilleur et pour le pire”

Un couple à sa fenêtre, à Nantes, le 18 mars 2020 © Sebastien Salom-Gomis / Sipa

Cet article est réservé aux abonnés.

La philosophe Claire Marin sait ce qu’est un confinement. Elle a traversé de longues périodes de maladie, qu’elle a tenté de comprendre à la lumière de la pensée Paul Ricœur ou de la phénoménologie. Dans son dernier livre, elle a également réfléchi à ce que signifie une rupture. À l’entendre, celle que nous vivons actuellement est une épreuve majeure qui nous marquera tous.

Vous qui avez déjà traversé de longs moments de maladie, comment vivez-vous ce confinement ? 

Claire Marin : Certaines expériences de maladie et d’hospitalisation m’ont obligée à rester allongée pendant des semaines sur un lit, avec des contacts très restreints. Toutes proportions gardées, le confinement qui nous est imposé est pour moi presque luxueux. Je peux notamment avoir beaucoup de contacts par téléphone ou grâce aux réseaux sociaux. En fait, à travers ce confinement, nous nous mettons tous à partager des vies qui sont très ordinaires. Ce sont celles des personnes handicapées ou des personnes âgées en maison de retraite, confinées au quotidien, avec très peu de visites. C’est un autre versant de la vie, qui existe pour eux depuis longtemps, et que nous découvrons à notre tour. Le fait d’avoir déjà traversé un confinement me permet aussi de repérer les moments d’angoisse et de savoir comment y répondre. Ce qui est différent, cette fois, c’est que je suis avec ma fille, et pas seulement avec des machines et des médecins.

 

“Nous traversons une situation inconnue qui active des angoisses que nous n’avons jamais vécues et qui pose des questions profondes à chacun”

Claire Marin

L’angoisse est-elle le lot inévitable d’un moment de confinement ? 

Oui, car nous expérimentons un temps suspendu, que nous allons sans doute avoir du mal à habiter. On peut se dire, au début, qu’on va rentabiliser ce temps offert et effectuer ce qu’on avait si longtemps reporté. À chaque fois que je me suis retrouvée coincée pour un long séjour à l’hôpital, je me suis dit que j’allais en profiter pour lire et pour écrire. Mais je n’y suis jamais arrivée. Pourquoi ? Parce que nous sommes dans la disposition spécifique d’une attente. Nous sommes préoccupés. Cette attente est ici doublée par le fait que nous éprouvons une angoisse profonde pour des proches. Et lorsque nous entrerons tous dans la période où le nombre des malades et des agonisants va se multiplier, il deviendra impossible d’être dans la continuité avec le temps d’avant, celui du temps bien rempli. Nous vivons aujourd’hui une petite mascarade, sans doute nécessaire. En réalité, nous traversons une situation inconnue qui active des angoisses que nous n’avons jamais vécues et qui pose des questions profondes à chacun. Nous sommes entrés dans un temps long absolument inédit, avec une totale incertitude. Cela va devenir de plus en plus angoissant. Et la question qui se pose est de savoir comment nous allons réagir. 

Cet article est réservé aux abonnés