La lettre du vendredi
Comme une espèce de peine
Capture d’écran de la bande-annonce de l’émission “La Grande Librairie” sur la plateforme YouTube, diffusée le 13 mars 2024 sur la chaîne France 5. © France 5
« Le documentaire Une famille, de Christine Angot, connaît un beau succès en salles depuis sa sortie il y a un mois. C’est tant mieux. Je l’ai vu, j’ai été bouleversée, stupéfaite, j’ai pleuré cinq fois. Mais c’est peut-être lors d’une intervention médiatique d’Angot elle-même que j’ai été le plus renversée. L’autrice et réalisatrice y raconte comment, tous les jours, depuis plus de trente ans, la pensée de l’inceste qu’elle a subi dans sa jeunesse refait surface dans sa vie.
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Face au journaliste Augustin Trapenard, dans l’émission La Grande Librairie sur France 5, Christine Angot se laisse aller à un rare moment d’émotion : “Je me suis rendu compte que dans ma vie de tous les jours, il y a toujours au moins un moment, le jour, la nuit, ça peut être en descendant l’escalier de chez moi, ça peut être en rangeant des affaires, enfin quand je ne suis pas vraiment occupée à quelque chose de bien précis, où tout d’un coup je me dis : ‘T’as pas vécu ça ?’ Je me dis : ‘C’est pas vrai, que tu as vécu ça ?’ [Elle pleure] C’est lamentable… [Long silence] Et puis j’arrive en bas de l’escalier, et je me dis : ‘Si, si, j’ai vécu ça.’ Ça arrive pratiquement une fois par jour. Comme ça. Comme… [Un temps] Une espèce de peine.”
Une espèce de peine. J’ai regardé la vidéo une dizaine de fois, et c’est toujours à cet instant précis, à l’écoute de ces quatre mots, que les larmes me montent. Comme souvent chez Christine Angot, qui s’exprime à l’oral de manière assez proche de ses écrits, la formule a l’air assez banale, presque aller de soi. Elle se révèle néanmoins saisissante. J’ai essayé, depuis, de la déplier, de comprendre ce qui pouvait me marquer à ce point dans son énonciation.
Je me suis d’abord demandé : pourquoi “une espèce de” ? L’autrice aurait pu se contenter de dire : “J’ai de la peine.” Mais non, elle rajoute ce mot, “espèce de”, qui floute la description de son émotion. J’y décèle plus qu’un tic de langage : une difficulté à saisir, malgré le recul, les livres publiés, la psychanalyse ou encore la mort du père incestueux, la vérité de l’émotion qui la hante. Est-ce seulement de la peine, ou un peu aussi de l’incompréhension, de l’accablement, du désespoir ? Ressent-on jamais une émotion dans toute son étendue, “oui, c’était 100% et uniquement de la peine, j’en suis sûre”, sans qu’elle ne déborde sur d’autres réalités intérieures qui lui seraient parentes ? Comment avoir la certitude que l’on éprouve ce que l’on dit éprouver, au point d’y accoler un mot, un seul, “la peine”, point final ? Il me semble que le travail toujours recommencé de l’écrivaine, qui tente de s’approcher de la vérité sans forcément y parvenir parfaitement depuis son livre L’Inceste, paru en 1999, transparaît dans cet humble “espèce de”, prononcé en sanglots.
D’où un autre questionnement : pourquoi le mot “peine” ? On dit rarement que l’on a de la peine pour soi. La peine est généralement un sentiment que l’on éprouve envers autrui, comme la pitié, l’amour ou l’empathie. Christine Angot a de la peine pour Christine Angot, comme si elle avait de la peine pour quelqu’un d’autre qu’elle-même. Sans vouloir la ventriloquer – et au risque de le faire quand même –, j’interprète cet emploi comme la reconnaissance, plus ou moins consciente, d’une forme de dissociation psychique. La réalisatrice est à la fois sujet et objet, témoin et actrice de sa vie. Peut-être cette dualité est-elle propre au métier d’artiste. Mais peut-être aussi surgit-elle après certains traumatismes, dont celui de l’inceste : il faut mettre ses affects à distance, apprendre à se rendre étranger à soi-même pour ne pas être submergé par les souvenirs, les cauchemars et la souffrance. Tenter d’adoucir le regard que l’on porte sur soi, et se dédoubler pour qu’une partie de nous arrive à consoler l’autre, à défaut de se réconcilier avec elle.
Il y a enfin dans ce vocabulaire utilisé un élément caché qui me paraît jouer dans le trouble que je ressens : le double sens du mot “peine”. Ayant lu de nombreux livres d’Angot, vu une pièce de théâtre et un film écrits par elle, et longtemps suivi ses interventions télévisées chez Laurent Ruquier, je crois avoir compris qu’elle analysait souvent les mots de manière lacanienne, par leur sonorité et les associations que l’on peut faire entre eux. Dans Une famille, elle signale par exemple à son conjoint, qui est noir, que sa mère a pour nom de famille Schwartz, qui veut dire “noir” en allemand, et que selon elle ce n’est pas une coïncidence. Or le mot “peine”, synonyme de “tristesse”, l’est aussi de “condamnation”. La peine est châtiment, punition. La douleur d’être une personne victime d’inceste, semble dire Christine Angot, est vécue comme une damnation. Même quand on descend les escaliers ou qu’on range ses chaussettes, on n’en sort pas, on est enfermé comme dans une prison dont on peine, précisément, à s’échapper. Il suffit parfois de quelques mots pour restituer le tragique d’une vie. »