Entretien avec Philippe Jockey

Comment la Grèce a perdu ses couleurs

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Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine « Le miracle grec », en kiosque le 01 juillet 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Il faut imaginer les frises du Parthénon colorées comme des vitraux. Car pour les Grecs anciens, le beau était bariolé, et le blanc imparfait. L’historien Philippe Jockey raconte comment, de la Rome antique à l’Europe moderne, on s’est évertué à lessiver temples et statues en propageant le mythe de la Grèce blanche.

De quelle couleur est le Beau pour les Grecs anciens ?

Philippe Jockey / Le Beau réside fondamentalement dans ce que les Grecs désignent par la poikilia, que l’on peut traduire par « bigarrure ». C’est un art de disposer les couleurs, en ménageant entre elles une relation juste, et adaptée au contexte de leur exposition. Dans son acception négative, la poikilia, c’est aussi le bariolé, le désordre, et Platon l’utilise pour critiquer le « bariolage fait de toutes les humeurs » propre au régime démocratique, auquel la notion sera rapidement associée. Entre harmonie et désordre, tout est question d’équilibre, mais toujours avec du multiple. La valeur d’une couleur dépend surtout de sa contribution à la polychromie générale. L’exemple pourrait être celui de la mosaïque ou du tissage tel qu’il est décrit entre les mains de Pénélope dans l’Odyssée. L’Antiquité grecque – ses statues et ses temples – était polychrome. Même l’or, souvent appliqué en feuilles fines, était travaillé avec des nuances de teintes obtenues notamment selon des alliages avec d’autres métaux. Quant au blanc, ce blanc lumineux et lisse des marbres de Paros que nous magnifions aujourd’hui, il était considéré comme une non-couleur ou plutôt la couleur de l’inachevé, de l’imparfait. Donc, le Beau grec est tout, sauf blanc !

Quel était le rôle des couleurs ? Constituaient-elles un vocabulaire symbolique ?

/ En l’état de nos connaissances, il est très difficile d’attribuer une signification particulière à une couleur. Sauf dans des cas exceptionnels : la pourpre et l’or (pour les parties drapées), d’extraction difficile et coûteuse, restent symboles de richesse ou de pouvoir – c’est la couleur des dieux, du moins dans les représentations cultuelles. Mais essentiellement, les couleurs ont pour fonction, dans toute l’histoire de l’art grec classique, de créer l’illusion la plus parfaite du réel, qui est l’idéal du Beau. On le retrouve exprimé chez Platon et surtout chez Aristote : que ce soit par les couleurs ou par les formes, il s’agit de rivaliser avec la Nature. Encore que, chez Platon, cette mimétique demeure un écran à la contemplation des Idées... Paradoxalement, lorsqu’il vilipende le bariolé ou l’excès de couleurs des Athéniens, Platon écrit à un moment, la fin du - Ve siècle, où les Grecs sont parvenus à une maîtrise exemplaire de la palette et des formes. C’est le moment de l’édification du Parthénon et de l’Érechtéion sur l’Acropole et nous savons, par les comptes de ce chantier, que des sommes considérables avaient été allouées aux artisans, citoyens, métèques ou esclaves, pour la mise en couleur de l’Acropole, l’un des lieux les plus sacrés de la cité athénienne.

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