Oh ! La belle vie
Conseil n°1 : Renonçons à l’hélicoptère pour les courts trajets
Illustration : © Alain Pilon/Costume 3 Pièces pour PM
Cet article est issu du numéro 142 de Philosophie magazine « Comment avoir confiance ? », en kiosque le 27 août 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et nous voici dans le monde d’après.
Ça fait tout drôle, hein ?
Avant, souvenez-vous comme nous étions : égoïstes, inconscients, individualistes, indifférents aux autres. Tous les jours, on nous parlait de catastrophes écologiques, de la douleur du monde. Tous les jours, nous écoutions benoîtement mais pensions à autre chose : Bouygues proposait un iPhone 27 avec encore plus d’applications disponibles, l’Apple Watch pouvait se régler en quarante-huit mensualités sans intérêts. Tout cela donnait évidemment à réfléchir. On se foutait de tout. On brûlait la planète par les deux bouts. On prenait la voiture pour aller chercher sa baguette, l’hélicoptère pour ramener des clopes, le Boeing 737 quand on avait besoin de se changer les idées.
Heureusement, des gens fort conscientisés refusèrent haut et fort ce qu’ils appelèrent « le retour à la normale ». On avait du mal à comprendre cependant quelle pouvait bien être l’idée de la normalité chez toutes ces personnalités qui justement prenaient l’avion comme on se mouche, l’hélicoptère comme on éternue dans son coude. L’article fit grand bruit. Dans les bidonvilles de Bombay comme dans les favelas de Rio, on se repassait avec passion le journal fondé par ce bon vieux Hubert Beuve-Méry.
« Regarde maman, Cate Blanchett dit qu’il faudrait mettre la pédale douce sur les vols en jet. Il paraîtrait que ça pollue…
— V’là autre chose !
— Oui, et j’ai lu quelque part que Benjamin Biolay encourageait à ne pas manger de la viande tous les jours.
— Pas possible !
— Si. Ce qu’il faudrait aussi, selon Madonna, c’est débrancher les ordinateurs quand on ne s’en sert pas et ne pas laisser couler l’eau tout le temps qu’on se lave les dents.
— Là-dessus, on ne peut pas nous reprocher grand-chose, on n’a ni électricité, ni dents, ni eau courante. Tiens, va faire le tour des poubelles pour ramener des épluchures, on va essayer ce midi d’avoir le moins d’impact possible sur le réchauffement climatique. C’est Nicolas Hulot qui va être content. »
Que voulez-vous, le monde d’après était essentiellement imaginé par des gens d’avant.
Il n’aura donc fallu qu’un virus, un tout petit virus de rien du tout, pour que nous devenions tout d’un coup généreux, prodigues, empathiques avec la Terre entière.
Dans le monde d’après, supprimons les syndicats. Depuis des années, ils réclamaient plus de moyens pour les hôpitaux, des salaires plus élevés pour le personnel soignant. De concert, ils urinaient dans des instruments à cordes et l’indifférence générale. Un virus est arrivé, et des revendications ont été entendues. Élisons Rétrovirus à la tête de la CGT, Poxvirus à celle de FO et Mimivirus pour la CFDT.
Nous n’avons pas encore tout vu, le monde d’après s’annonce prodigieux.