Écologie / Fukushima

Dans les eaux contaminées du fatalisme

Temps de lecture : 2 min

Dans les eaux contaminées du fatalisme

(cc) Sakucae / Flickr

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 67 de Philosophie magazine « 67 - mars 2013 », en kiosque le 21 janvier 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Un poisson d’une radioactivité record a été pêché au large de Fukushima. Une information vite oubliée, car hors de portée de nos raisonnements habituels.

« Toi, petit pêcheur,/Nous ne savons pas si tu étais méritant,/(Où irions-nous si tout le monde était méritant ?)/Mais tu avais des soucis, comme nous, […]/Toi, le petit pêcheur Aikichi Kuboyama » : ces vers sont gravés sur le monument dédié au marin japonais Aikichi Kuboyama, mort d’une irradiation aiguë en septembre 1954, quelques mois après l’essai nucléaire de la plus puissante bombe H jamais testée par les États-Unis, sur l’atoll de Bikini. Au large croisait le thonier à bord duquel se trouvait Kuboyama.

Dans l’Archipel nippon, la nature a surtout le visage de l’océan, et c’est donc là que se signale en premier le danger. Le 18 janvier dernier, un poisson de l’espèce « murasoi » a été pêché dans la baie de Fukushima, présentant une quantité de césium radioactif de 254 000 becquerels par kilogramme, soit 2 500 fois la limite réglementaire pour qu’un produit de la pêche soit comestible (au Japon, ce seuil sanitaire est de 100 becquerels/kg, contre 1 000 becquerels/kg en Europe). Cette pêche miraculeuse n’a pourtant fait l’objet que d’un entrefilet dans les médias, et le gouvernement conservateur de droite conduit par Shinzo Abe envisage de relancer l’exploitation des centrales nucléaires d’ici à trois ans. Est-ce une preuve d’aveuglement ou de cynisme industriel caractérisé ? Pas seulement. Cela montre que les catastrophes nucléaires ont un statut à part et que nous ne savons pas comment les inscrire dans l’Histoire : elles s’apparentent à ce que le philosophe allemand Günter Anders appelait, dans L’Obsolescence de l’homme (1956), des « événements supra­liminaires ». Un événement infraliminaire – que vous aimiez ou non les sushis – est un fait de portée trop réduite pour prétendre entrer dans l’Histoire. Un événement supraliminaire, au contraire, excède le cadre de l’action historique ; il modifie ce cadre. Ainsi, les réacteurs endommagés de la centrale de Fukushima-Daiishi nécessitent un refroidissement constant, à l’eau froide ; les réacteurs nos 1, 2 et 3 continuent à renvoyer de faibles doses de radioactivité dans l’atmosphère, tandis que la piscine du réacteur n° 4, qui contient 264 tonnes de barres de combustible très radioactives, pourrait céder en cas de nouvelle secousse sismique. Mais que faire ? Les robots envoyés sur les lieux du sinistre voient leurs circuits griller. La Tokyo Electric Power Company (Tepco) a annoncé son intention d’installer des filets dans la baie de Fukushima afin d’empêcher les gros poissons radioactifs de s’en aller… En réalité, nous sommes incapables d’évaluer les conséquences exactes de cette catastrophe. Selon les plus optimistes, la situation est stabilisée, même si elle reste précaire. Selon les militants écologiques, nous devrions nous abstenir de consommer tous les poissons provenant du Pacifique. Quelle est l’attitude lucide ? Le concept d’Anders mériterait d’être étendu pour évoquer ici un fatalisme supraliminaire : une centrale nucléaire qui explose, c’est comme l’ouverture de la boîte de Pandore, on ne peut pas annuler le mal, il faut vivre avec. En l’absence de toute solution rationnelle ou praticable, l’humanité s’habitue à penser qu’il va falloir vivre avec un seuil de radioactivité voué à s’élever par zones et graduellement. Ainsi que le clamait Anders, « Hiroshima est partout ».

Cet article est réservé aux abonnés