Entretien

De la gaffe par distraction à la bonté dangereuse

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Familier depuis l’enfance du Journal de Spirou et des aventures de Gaston Lagaffe, le philosophe Clément Rosset, lui-même gaffeur invétéré, s’est fixé pour cet entretien un objectif ambitieux : produire une définition philosophique du concept de gaffe. Sans se laisser distraire.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le personnage de Gaston ?

Clément Rosset - Avant tout, ce personnage est sympathique. Ce n’est pas forcément le cas des autres héros de la bande dessinée franco-belge. Je ne dirais pas de Tintin qu’il suscite la sympathie ; il est peu caractérisé, de telle façon que tout jeune lecteur peut s’identifier à lui. Astérix est malin et bagarreur, mais pas sympathique non plus. Gaston, c’est le seul de la bande qu’on ait envie de prendre dans ses bras ! Il n’a pas de mauvais desseins. Certes, il ne s’excuse pas, même lorsqu’il a tout fait sauter, mais il est incapable de la moindre pensée agressive. Je me souviens d’une planche où Gaston est endormi sur son bureau. Fantasio, accompagné de Spirou, s’approche pour tenter une expérience : il lui chuchote à l’oreille des mots comme « travail » ou « rangement » – tout ce que Gaston abhorre – et ce dernier fait franchement la moue. Puis Spirou à son tour lui glisse à l’oreille un nom : « Fantasio » , et le visage de Gaston s’illumine. Commentaire de l’intéressé : « Heureusement, je crois que le fond est bon chez ce garçon. » Le mot est dit : Gaston a bon fond, tant et si bien que même son supérieur ne peut se passer de lui.

Gaston naît en 1957; incarnerait-il une forme de résistance à l’essor du secteur tertiaire et à l’esprit conquérant des Trente Glorieuses ?

C. R. - Cette piste de lecture est tentante, pourtant je ne pense pas que Gaston soit très historique. Il est ailleurs. Je me suis attaché à lui, aussi, parce qu’il me rappelle l’un de mes anciens étudiants à l’université de Nice, Bruno, dont il est le sosie physique et moral. Un jour, je me suis aperçu que Bruno n’avait plus de chaussures – sans être pauvre, il venait d’un milieu très modeste. Je l’ai amené dans un magasin pour lui en acheter. Il a commencé à faire des difficultés sur les modèles : celles-là n’étaient pas d’une couleur seyante, celles-ci avaient des lacets trop longs… Je suis sorti prendre l’air sur le trottoir. Au bout d’une dizaine de minutes, une vendeuse est venue me chercher, très embarrassée : Bruno, qu’elle avait laissé avec quatre paires à essayer, s’était endormi par terre ! C’est du Gaston tout craché.

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