Au carrefour des livres
Songes sur canapé. Trois livres prônent la rêverie
© Emin Ozmen/Magnum Photos
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Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine « Sexe. Où est-ce que ça coince ? », en kiosque le 25 avril 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
À l’heure où notre attention est devenue le nouveau capital que se disputent réseaux sociaux et employeurs, la résistance se situe peut-être du côté de la distraction et de la rêverie. Dans les pas de Bachelard, les philosophes Stefano Scrima et Marina Van Zuylen engagent la lutte avec humour et profondeur.
Ceci est un avertissement : à lire ces lignes, vous serez peut-être tenté de vous adonner à un plaisir coupable. Un plaisir empêché ou mal vu dans nos sociétés obnubilées par le travail et régies par la multiplication frénétique des tâches : le fait de décrocher, de basculer en mode off, de s’amollir dans les délices de l’oisiveté. Chiche ? Rien de tel, pour commencer, que d’être confortablement installé.
À tout hasard, sur un canapé. Ah, soupir d’aise, le canapé : on s’y affale, on y flemmarde, on y lit son magazine ou son roman, on y regarde sa série du moment ; on y bavarde avec ses amis, on y caresse son chat pelotonné (sauf si l’indolent animal a la mauvaise idée d’y faire ses griffes). Le philosophe italien Stefano Scrima déclare sa flamme : pour lui, voici « la plus grande invention de tous les temps », en tant qu’« expression terrestre de la détente ». Une sorte d’épochè ou de décharge mentale s’opère : les soucis du quotidien sont mis entre parenthèses, le tempo existentiel se ralentit, corps et âme enfin décontractées. Livre léger, un peu dandy et plein d’humour irrévérencieux – chaque chapitre s’ouvre sur une citation du trublion Charles Bukowski, chantre alcoolisé du farniente –, cette Philosophie du canapé suggère un renversement de perspective : alors que le divin meuble est souvent considéré comme un symbole du consumérisme triomphant et, en définitive, comme un étendard du capitalisme, il devient ici un outil de « protestation », de grand refus. Vautrés, nous nous évadons de « l’humanité malade d’hyperactivité inutile ». À rebours du culte du résultat immédiat, ce que nous faisons sous le plaid ne sert en général à rien. Vraiment ? Loin d’être ancré exclusivement à la sphère du matériel, le canapé est un tremplin spirituel. Il invite à se recentrer sur soi, en une « dilatation de l’âme » qui aide à mieux « comprendre qui nous sommes » – Freud ne s’y est pas trompé avec son divan. Plus, l’auteur confie que c’est sur un canapé qu’il est saisi par les questionnements métaphysiques les plus vertigineux sur le sens de la vie. Comme quoi, être à l’horizontale n’empêche pas un mouvement vertical vers la sagesse.