L’aventure d’un classique

“L’Eau et les Rêves” : Gaston Bachelard et le flot de l’imaginaire

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“L’Eau et les Rêves” : Gaston Bachelard et le flot de l’imaginaire

Illustration © Jules Julien pour PM ; photo-droit d’inspiration © AFP.

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Cet article est issu du numéro 170 de Philosophie magazine « Il faut qu’on parle ! Le langage résout-il les conflits ? », en kiosque le 01 juin 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

C’est à partir des quatre éléments – le feu, l’eau, l’air et la terre – que Gaston Bachelard propose une connaissance du réel qui s’enracine dans la rêverie et l’imagination. L’eau a sans aucun doute sa préférence : insaisissable, transitoire, elle est la métaphore de notre existence.

 


Gaston Bachelard, les dates clés
1884 Il naît à Bar-sur-Aube d’un père cordonnier et d’une mère tenancière d’un dépôt de tabac et de journaux.
1903 Il est reçu au concours d’administration des Postes et Télégraphes.
1914-18 Il est mobilisé en tant que télégraphiste.
1922 Il est reçu à l’agrégation de philosophie.
1938 Il publie La Psychanalyse du feu et La Formation de l’esprit scientifique.
1941 Il enseigne à la Sorbonne.
1962 Il meurt à Paris.


Écouter la voix de Gaston Bachelard, c’est faire l’expérience de ce qu’il appelle « les forces imaginantes ». Dans ses « Causeries sur l’imagination poétique » notamment, diffusées sur Paris-Inter (ancêtre de France Inter) en 1954. On peut ne pas prêter attention au sens mais se concentrer plutôt sur le timbre, les fluctuations et la diction d’un philosophe qui est alors une star dont les cours à la Sorbonne font amphithéâtre comble. Les « r » roulent, des syllabes chantantes se déploient sur une amplitude vocale assez large, qui donne à son propos un caractère emphatique, presque théâtral, voire opératique, et les mots s’égrènent par saccades, de façon presque heurtée, selon un tempo très personnel. Bien sûr, on peut arguer que la plupart des productions audiovisuelles de l’époque témoignent de cette même emphase qui nous paraît aujourd’hui bien désuète, à la limite du ridicule. Mais la voix de Bachelard, sans doute parce qu’on ne l’écoute qu’en se souvenant de son œuvre, semble prendre le contour d’un élément naturel qu’il affectionnait particulièrement : l’eau. Il y a quelque chose du torrent qui peine à rester dans un lit toujours trop étroit, qui déborde du sentier balisé. Il en convient d’ailleurs volontiers dans La Terre et les rêveries du repos (1948) : « On a dit que dans l’homme ‘‘tout est chemin’’ ; si l’on se réfère au plus lointain des archétypes, il faut ajouter : dans l’homme tout est chemin perdu. »

Lorsque Bachelard publie L’Eau et les Rêves en 1942, il a déjà derrière lui une première carrière d’employé des Postes et d’enseignant entamée dans l’Aube, dont il est natif. Désormais, il est un professeur renommé dans une université qui aurait paru inaccessible à ce fils de cordonnier. On a tendance à partager l’œuvre et la vie de Bachelard en deux temps : d’abord les ouvrages de l’épistémologue féru de mathématiques et méfiant à l’égard de tout ce qui peut faire écran à la connaissance, y compris les images poétiques, puis les essais qui louent les vertus de l’imagination poétique et insistent sur la nécessité de s’intéresser non pas à la matière en elle-même mais à l’imaginaire qui l’entoure. Comment les deux s’articulent-ils ? Dans l’un et l’autre cas, Bachelard ne parle pas du même type de connaissances.

Dans La Formation de l’esprit scientifique (1938), il met au jour la dynamique de la connaissance comme une sorte d’évitement permanent : « C’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique. » Ces obstacles ne sont pas étrangers à l’esprit scientifique, ils sont partie prenante de sa façon de fonctionner, et ce dès les premières étapes d’une expérience : « L’observation première est toujours un premier obstacle pour la culture scientifique. » Parfois, elle peut conduire à une intuition juste, par exemple lorsque la direction verticale du feu, de la flamme d’une chandelle, mène à penser que la chaleur se propage elle aussi verticalement. Mais cette concordance entre ce que l’on projette d’un phénomène physique et la façon dont les éléments se comportent effectivement est plutôt rare. La science et la technique ne peuvent d’ailleurs se développer qu’en s’affranchissant de ces obstacles, notamment d’un certain mimétisme : « La machine à coudre a trouvé sa rationalisation quand on a rompu avec les essais d’imiter le geste de la couseuse », remarque ainsi Bachelard dans Le Rationalisme appliqué (1949).

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