Démineurs, vivre sur le fil
Démineurs, de Jeremy Renner, 2008. © Summit Entertainment/courtesy Everett Collection/Aurimages
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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine « L'art de la guerre », en kiosque le 13 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le film de Kathryn Bigelow met en scène une équipe de l’armée américaine chargée de désamorcer des engins explosifs improvisés lors de l’occupation de l’Irak. Une illustration des conflits asymétriques de – trop ? – haute intensité.
Si Démineurs, le titre choisi pour la version française du film de Kathryn Bigelow sorti en 2008, a le mérite d’être factuel et explicite, l’original – The Hurt Locker, littéralement le « casier des souffrances » – donne sans doute mieux le ton. En argot militaire américain, hurt locker désigne « un lieu de douleur et de malheur », comme le dit le scénariste Mark Boal. Un merdier ! L’expression désigne aussi, euphémisme métaphorique, la « boîte blanche couverte d’un drapeau expédiée à la maison avec tous les honneurs militaires » dans laquelle finit le démineur mort en essayant de désamorcer un « engin explosif improvisé ». Ces bombes, pièges et autres mines artisanales sont légion en Irak lors de cette deuxième année d’intervention américaine qui sert de cadre au film. Le sergent de première classe William James est envoyé à Bagdad pour prendre la tête d’une troupe de déminage. Il remplace le sergent Matthew Thompson, mort en activité. James est un démineur hors pair – plus de 800 bombes neutralisées à son actif. Mais ses méthodes peu orthodoxes mettent mal à l’aise les membres de son équipe. Tête brûlée, il prend souvent des risques. Aux protocoles officiels, il préfère – homonymie avec le philosophe oblige ? – un certain pragmatisme. Quand on lui demande quelle est la « meilleure manière de désarmer un de ces engins », il répond : « Celle qui ne vous fait pas mourir. » L’approche paie souvent, mais pas toujours. La veille de la fin de son déploiement, James échouera à désamorcer une bombe suicide attachée à un homme contre son gré. La plupart des camarades de James sont usés par cette guerre étrange, protéiforme. Ils attendent avec impatience la fin de leur rotation. Le sergent Sanborn, notamment, a de plus en plus de mal à supporter la pression et confesse qu’il veut rentrer auprès de sa femme et son fils ( « je suis trop vieux pour ça » ). Il en va autrement pour James. De retour aux États-Unis, l’ennui de la vie civile le gagne. À son fils, il lance : « Plus tu vieillis, moins tu aimes de choses. À mon âge, on n’aime peut-être plus qu’une ou deux choses. Pour moi, je pense que c’est une seule » – la guerre. Le voilà donc qui s’embarque pour une nouvelle année de service. « L’adrénaline au combat peut provoquer une dépendance mortelle, car la guerre est une drogue », écrit l’essayiste Chris Hedges dans La guerre est une force qui nous octroie du sens (2002, trad. fr. Actes Sud, 2016). Cette vie sur la corde raide procure à James une forme d’exaltation incomparable aux petits plaisirs d’un quotidien morne de civil. Chaque moment compte quand tout peut s’arrêter l’instant d’après. C’est au plus proche de la mort, dans un voisinage constant, immédiat, que le sergent s’éprouve le plus vivant.