Enquête

Dessine-moi la philosophie !

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Le Cercle des petits philosophes de Cécile Denjean © L’Atelier distribution

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Cet article est issu du numéro 129 de Philosophie magazine « À la recherche de l’esprit européen », en kiosque le 20 avril 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Plébiscitée par les familles et les collectivités, la philosophie avec les enfants a le vent en poupe. Pour savoir sur quoi repose ce succès, nous avons rencontré cinq philosophes, parmi lesquels Frédéric Lenoir, principal protagoniste du film “Le Cercle des petits philosophes”, actuellement en salles.

« Est-ce que l’infini a du temps ? » La formulation a retenu les suffrages des enfants. Ils se pencheront sur cette interrogation, parmi une dizaine, listées sur une grande feuille, aux côtés de « Comment l’infini a un impact sur nos vies ? » ou de « L’infini a-t-il un début ? » Ces questions sont sorties de la bouche des enfants de Romainville, en Seine-Saint-Denis, dans un atelier organisée à la Maison de la philosophie. Johanna Hawken en est à la fois l’instigatrice et la responsable depuis dix ans. Sous son impulsion, Romainville est devenue progressivement le laboratoire d’une expérimentation des pratiques philosophiques. La municipalité a ainsi ouvert la Maison de la philosophie, dans un espace de la médiathèque en 2014. Depuis, en compagnie de Maria et de Julia, Johanna accueille quo­tidiennement des enfants âgés de 5 à 16 ans. À l’entrée, un « menu philosophique » propose des activités parmi lesquelles ils peuvent choisir, comme piocher une question philosophique dans une boîte, faire le dessin d’une notion ou se lancer dans un Time’s Up philosophique – un jeu qui con­siste à mimer un concept ! Au sol un tapis, des coussins disposés en cercle pour que tous puissent se voir, des bacs remplis de livres pour la jeunesse. Au mur, un rayonnage classique. La philosophie générale côtoie les ateliers. « Le but était de créer un parcours philosophique à l’échelle locale, dans une petite ville où je puisse croiser les enfants tout au long de leur scolarité. On ne peut pas exiger des résultats immédiatement. Il y a un temps nécessaire pour qu’une transformation advienne en eux. Elle se produit vers la dixième séance. Les enfants comprennent alors ce qu’est philosopher. Il ne s’agit pas de déverser spontanément ce qui passe par la tête, ni de débattre, comme ils peuvent le voir dans les médias. Chaque enfant doit voir ce qu’il peut apporter au groupe, et à la réflexion. Nous choisissons ensemble des questions communes, universelles, qui nous tracassent tous, mais contestables. » 

Johanna Hawken a synthétisé dix principes dans un manuel, qui vient de paraître : 1… 2… 3… Pensez ! Philosophons avec les enfants ! (Chronique sociale). Parmi eux, la circulation des idées, la mobilisation des outils de la raison ou le développement de l’ouverture d’esprit. Ce dernier point est précisément l’objet de la thèse rédigée par Johanna Hawken, sous la direction du philosophe Denis Kambouchner : Philosopher avec les enfants. Enquête théorique et expérimentale sur une pratique de l’ouverture d’esprit, la première soutenue à la Sorbonne sur le sujet. « C’est un concept qui n’est pas défini alors qu’il représente une injonction dans nos vies contemporaines. Et c’est la visée de tous les ouvrages dédiés à la philosophie pour les enfants. Mais que signifie “être ouvert d’esprit” ? Non pas être tolérant mais prendre avec soi l’idée de l’autre, y ouvrir son esprit réellement, sans même chercher à la juger. Il s’agit d’abord d’une disponibilité cognitive, qui consiste à immobiliser son propre flux de pensée, et d’une éthique, qui nous rend capable de rencontrer l’altérité. Les marqueurs de cette ouverture sont, par exemple, la capacité à expliciter la pensée d’un camarade ou encore à exprimer son désaccord, qui sont des conditions de possibilité de l’esprit critique. »

« Le principe de la philosophie avec les enfants est précisément ce que j’appelle, après Jacques Rancière, la “présomption d’intelligence philosophique”. »

Johanna Hawken, philosophe et coordinatrice des ateliers de philosophie avec les enfants à Romainville (Seine-Saint-Denis) 

Si la philosophie avec les enfants a bonne presse auprès des parents, elle rencontre plus de résistance auprès des enseignants. Johanna Hawken relève trois points d’achoppement. D’abord, la philosophie ne serait, selon eux, qu’un supplément d’âme, après savoir lire, écrire et compter. Ensuite, certains enseignants, intimidés par la discipline, ne se sentent pas capables de la transmettre. Enfin, certains doutent de la capacité des enfants à acquérir les habiletés de penser : reformuler, définir, conceptualiser, argumenter, synthétiser… « Or le principe de la philosophie avec les enfants est précisément ce que j’appelle, après Jacques Rancière, la “présomption d’intelligence philosophique”. » 

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