Généalogie d’une notion

La grande histoire du narcissisme des petites différences

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Portrait officiel du président de la République, Emmanuel Macron / Sigmund Freud vers 1921

Portrait officiel du président de la République, Emmanuel Macron. © Soazig De La Moissonnière, photographe de la présidence. Sigmund Freud vers 1921. © Library of Congress

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Dénonçant les velléités d’indépendance de ses ministres, Emmanuel Macron condamnait récemment le « narcissisme des petites différences ». L’expression, célèbre, et plus complexe qu’il n’y paraît, est de Freud. Mais son histoire se prolonge bien en deçà et au-delà du fondateur de la psychanalyse.

La jalousie du proche

Si c’est à Freud que l’on doit l’expression « narcissisme des petites différences », l’idée même que les différences minimes sont l'objet d'un investissement affectif particulièrement intense est plus ancienne. Dans son Traité de la nature humaine (1739), Hume explique déjà que « ce n’est pas une grande disproportion entre les autres et soi qui produit l’envie, mais au contraire une proximité ». Un paysan n’éprouve pas de jalousie à l’égard d’un noble, parce qu’il n’envisage même pas que la différence entre les deux puisse être surmontée. En revanche, il peut facilement envier un autre roturier un peu plus riche qui se distingue d'une masse relativement homogène, c'est-à-dire désirer lui aussi se distinguer de cette masse homogène. Tout l'enjeu du narcissisme des petites différences est déjà là : au sein d'un groupe social résolument égalisé, comment affirmer sa singularité ? Comment émerger, dans sa différence, d'un état d'indifférence qui confine à l'anonymat ? 

La grande égalisation

Le phénomène de narcissisme des petites différences a été largement accentué par la démocratisation des sociétés, comme le montre Tocqueville dans De la démocratie en Amérique (1835) : « Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil ; quand tout est à peu près de même niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. » Le nivellement des conditions dans un monde où la similitude devient la norme conduit à la haine, croissante, de tout ce qui se distingue et s’élève au-dessus de la masse. « Les hommes se ressemblent, et de plus ils souffrent, en quelque sorte, de ne pas se ressembler. Loin de vouloir conserver ce qui peut encore singulariser chacun d’eux, ils ne demandent qu’à le perdre pour se confondre dans la masse commune. » Cette agressivité contre ce qui se distingue par une petite différence ne s'oppose au désir de se distinguer : les deux vont de pair. 

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