Hors-série René Girard - automne 2011

Pierre Pachet : “Nous vivons dans des sociétés qui peuvent perdre leur équilibre à tout moment”

Temps de lecture : 6 min

Pierre Pachet : “Nous vivons dans des sociétés qui peuvent perdre leur équilibre à tout moment”

Séminaire de Patrick Hochart et Pierre Pachet à l’EHEES / capture d’écran d'un enregistrement de MIHALACHI

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[Entretien originalement paru dans le hors-série consacré à René Girard, en automne 2011] Et si l’enseignement le plus précieux de René Girard ne portait pas sur l’origine la plus archaïque du désir et de la violence, mais sur leur métamorphose dans les parages du XIXe siècle, au lendemain de la révolution démocratique ? C’est la pensée originale de l’écrivain et essayiste Pierre Pachet, qui propose de relire les thèses de René Girard sur le sacrifice à la lumière des écrits du très moderne Charles Baudelaire. Une confrontation qui donne à penser sur le déséquilibre constitutif de notre société des égaux.

 

« Lorsque parut Mensonge romantique et vérité romanesque, en 1961, ce livre a tout de suite rencontré un grand succès et a imposé René Girard comme nouveau critique littéraire. Il sortait la théorie de la littérature de ses carcans habituels (le style, les influences, les thèmes) et affirmait avec une clarté magistrale que les grands romans de notre culture, de Don Quichotte de Cervantès à Madame Bovary de Flaubert et à La Recherche de Proust, recélaient une vérité fondamentale sur la nature mimétique du désir. Les individus sont en général persuadés d’être uniques et singuliers, en particulier par l’objet de leur désir. Girard soutient que ce ne sont pas les qualités de l’objet désiré mais le rapport à celui qui l’a signalé à mon attention qui est décisif. Cette leçon a tout de suite fait l’effet d’une révélation, comme si un secret était dévoilé. Girard portait un regard nouveau sur les œuvres littéraires, un regard anthropologique qui se demande ce que la littérature révèle sur le phénomène humain. Il s’agit de replonger l’œuvre, qui se présente comme un ensemble clos, avec un principe d’organisation interne, dans le monde humain, dans l’ensemble de gestes, de rapports, d’émotions dont il n’est pas séparable. Ce que j’ai apprécié dans les livres de Girard, c’est que, négligeant l’équilibre des œuvres, leur style et leur composition, il y voyait cet effort d’élucider le phénomène humain. Voilà pourquoi il a marqué une rupture dans la critique littéraire. Mais c’est avec La Violence et le Sacré, paru dix ans plus tard, que la dimension véritablement philosophique de son travail est apparue. J’ai été secoué par cette lecture, c’est à cette époque que je l’ai fréquenté et me suis lié d’amitié avec lui. C’est un livre emporté, violent, qui a des aspects excessifs mais géniaux sur la question du sacrifice. Il mettait en place un scénario qui me touchait pour des raisons obscures, probablement parce qu’il mettait en lumière la présence de la victime, individuelle ou collective, dans toute une série de situations. Je ne pouvais pas ne pas penser à ce qui s’était passé au XXe siècle, où des peuples, comme le peuple juif, avaient été des victimes innocentes. Pour nombre d’entre nous, la réflexion de Girard avait une résonance émotionnelle immédiate. Le phénomène du bouc émissaire nous rappelait quelque chose que nous avions vécu. Et nous étions hantés après la guerre par ces questions : pourquoi est-ce qu’on s’en était pris aux Juifs ? Était-ce l’accomplissement d’une haine millénaire contre le monothéisme ou le résultat de l’instabilité des sociétés modernes ? Personne n’a répondu à ces questions. Mais l’œuvre de Girard, alors même qu’elle ne les abordait pas de front, leur redonnait une force. Girard est profondément catholique, mais son catholicisme, c’est évident, est un catholicisme d’après le désastre. Il tente de comprendre, avec la théorie de la rivalité mimétique, ce qui se passe dans la tête de chaque individu, un à un, quand une foule bascule dans la violence. J’ai trouvé chez Girard la conscience, qui m’a été très fraternelle, de ce qu’il y a de dangereux dans la foule indifférenciée, dans la masse qui peut de façon imprévisible, sous l’emprise d’une parole, d’un accident, d’un sang versé, virer à une populace sanguinaire qui ne veut plus se contrôler. Girard est très sensible au caractère infime de ce qui déclenche le choix de la victime. C’est de mon point de vue un des grands acquis de son anthropologie. Chez de très nombreux anthropologues subsistait l’idée que le sacrifice se porte sur des êtres marqués par une différence. Girard montre que ce marquage est rétrospectif. Et que les marques qui posent l’élection et l’exclusion de quelqu’un sont infimes. Cela tombe sur telle ou telle victime pour des raisons arbitraires : à un moment, l’indifférenciation est devenue si menaçante qu’il faut en sortir…

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