Fin des guerres et guerres sans fin
La dernière tour du World Trade Center de New York disparaît dans un nuage de poussière et de débris environ une demi-heure après l'effondrement de la première tour jumelle, le 11 septembre 2001. © Stubblebine RFS/Reuters
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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine « L'art de la guerre », en kiosque le 13 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’anthropologue René Girard et le philosophe Michel Serres ont tous deux considéré que le 11-Septembre avait marqué une rupture profonde. À bien des égards, cet événement semble avoir mis fin aux vieux rituels de la guerre qui, comme les sacrifices, avaient pour but de contenir la violence. L’institution guerrière permit à l’humanité d’entrer dans l’histoire. Son délitement laisse craindre un déchaînement de la violence. Benoît Chantre, coauteur avec René Girard d’Achever Clausewitz, analyse les conséquences de cette transformation.
La guerre a pris fin le matin du 11 septembre 2001. Telle aura été la thèse très paradoxale de René Girard et celle aussi de Michel Serres. Pour tenter de comprendre cet événement, le premier publia en 2007 Achever Clausewitz , auquel le second répondit l’année suivante avec La Guerre mondiale . Serres aggravait alors la thèse girardienne en déclarant que l’institution guerrière était morte de s’être « dédoublée » : guerre entre nous tous, et guerre avec le monde ; guerre « mondaine » et guerre « mondiale ». Il précisait ainsi ce que Girard annonçait déjà en 1972 dans La Violence et le Sacré comme un « retour spectaculaire de la violence essentielle ». Cette thèse commune aux deux penseurs est proprement apocalyptique dans la mesure où elle dénonce ceux qui minimisent, d’un côté, la fin de l’ordre mondial et, de l’autre, la gravité de la crise écologique. Les conditions de la paix ont en effet radicalement changé à l’heure où une violence illimitée vient de rompre les digues rituelles de la guerre.
Achever Clausewitz
Résumant le dernier livre de René Girard, consacré au De la guerre de Carl von Clausewitz (1831), Michel Serres écrivait en 2008 : « Depuis Troie ou Rome jusqu’à la Révolution française, la guerre suivit des règles précises qui eurent pour but de contenir la violence, d’abord à une armée de métier, [...] ensuite par des règles précises sur le champ de bataille et ailleurs. Soudain, le service militaire obligatoire [...] refit fonctionner la caméra de la violence à l’endroit et la propagea [...] vers la quasi-totalité de la population en France. [...] Les efforts tragiques d’encadrement juridique, réalisés par nos aïeux à grand-peine, la Terreur en partie les annula. [...] Laissant l’arbitrage, la Révolution française libéra en partie la propagation de la violence. Elle mérita donc bien, de la part de nos voisins, le nom de terroriste. Levée en masse, levée du droit, début de libération de la plus dangereuse des propagations. »
Que sont les guerres modernes sinon des conflits où domine un principe exacerbé de la défensive ? C’est au nom des victimes elles-mêmes qu’on multiplie les victimes innocentes : les conflits d’Israël et de la Palestine, de l’Ukraine et de la Russie, ne sont pas près de s’arrêter
De la plus dangereuse des pestes, donc, puisqu’au bout de cette contagion de la violence, il y a l’acte imprévisible du terroriste, à la fois proche et lointain, hôte et ennemi, réseau dormant comme un virus. C’est au moment de l’invasion de l’Irak que René Girard a découvert une édition américaine du traité clausewitzien et a immédiatement été saisi par le concept de « montée aux extrêmes », qui révèle une guerre que nous ne pourrions conclure et qui suivrait son cours inéluctable. Girard s’oppose donc à la lecture que Raymond Aron fit du stratège en 1976 . Rappelons que l’auteur de Penser la guerre, Clausewitz faisait fond, une fois passé la crise de Cuba et la guerre du Vietnam, sur la définition de la guerre comme « continuation de la politique par d’autres moyens ». Or le contexte incertain de l’après-11-Septembre invite à lire autrement le traité. Plus que le penseur de la « bataille décisive », Clausewitz peut être lu comme celui de la « guerre absolue » ou de la « guerre idéale », aux deux sens inquiétants de ce dernier adjectif. Girard « achève » donc le stratège en donnant un contenu psychosocial à son concept du duel : seul le ressentiment, dans la réciprocité qu’il implique, peut faire comprendre cette tendance lourde de l’histoire qu’est devenue la « montée aux extrêmes ». Le stratège annoncerait donc à son insu une guerre où chacun des deux belligérants « n’en finirait jamais d’accuser l’autre d’avoir commencé » . Que sont en effet les guerres modernes sinon des conflits où domine un principe exacerbé de la défensive ? C’est au nom des victimes elles-mêmes qu’on multiplie les victimes innocentes : les conflits d’Israël et de la Palestine, de l’Ukraine et de la Russie, ne sont pas près de s’achever. Mais ces guerres sans fin qui disent la fin des guerres ont lieu « dans un monde fini » , précise Michel Serres en 2008 : le combat ne cessera pas seulement faute de combattants, il cessera faute d’habitants. Car le pire peut avoir lieu, qui se dit de manière « mondaine » et « mondiale », dans la guerre absolue et dans le déluge.