Cinéma

“Deux Procureurs” : Kafka chez les Soviets

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“Deux Procureurs” : Kafka chez les Soviets

“Deux Procureurs”, de Sergueï Loznitsa. © Andrejs Strokins/Pyramide Distribution

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Cet article est issu du numéro 194 de Philosophie magazine « La mort, autant s’y préparer », en kiosque le 30 octobre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Sergueï Loznitsa est un cinéaste kafkaïen. Les titres de ses documentaires en témoignent – Le Procès, La Colonie… –, et son dernier film le confirme avec brio. Il adapte ici une nouvelle du scientifique et prisonnier politique Gueorgui Demidov, arrêté en Ukraine, puis envoyé au goulag. Écrite en 1969, parue seulement récemment, elle relate le parcours d’un procureur bolchevique zélé, Alexander Kornev, révolté par le sort injuste réservé aux élites du Parti durant les grandes purges, lorsque Staline se débarrasse de ses « camarades ». La plainte d’un détenu, victime de la police secrète, parvient miraculeusement à ce jeune magistrat (interprété par Aleksandr Kuznetsov), qui, idéaliste croyant à un dysfonctionnement du régime soviétique, entend rétablir l’ordre, la justice et le droit en faisant appel aux plus hautes autorités – en admirateur de Kafka, le cinéaste rend drôlement l’inquiétante étrangeté bureaucratique du tribunal de Moscou. Mais voici Kornev entré par mégarde dans la logique totalitaire. Or, dans cette « société atomisée et individualisée », la confiance n’existe pas, remarque Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme. Elle est « un lieu où se fabrique quotidiennement de l’absurde ». D’ailleurs, « aucune des couches sociales liquidées n’était hostile au régime, ni susceptible de le devenir dans un avenir prévisible », au contraire. La dramaturgie implacable de cette fable politique, qui repose sur la qualité des dialogues mais aussi des silences, tient en haleine durant près de deux heures, portée par une distribution solide d’acteurs ukrainiens, lituaniens, lettons et russes dissidents. « Le totalitarisme ne se satisfait jamais de gouverner par des moyens extérieurs, c’est-à-dire par l’intermédiaire de l’État et d’une machinerie de violence, précise Arendt ; grâce à son idéologie particulière et au rôle assigné à celle-ci dans l’appareil de contrainte, le totalitarisme a découvert un moyen de dominer et de terroriser les êtres humains de l’intérieur. » Contre cette terreur de l’intérieur, Sergueï Loznitsa résiste aujourd’hui avec ses moyens.

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