Enquête
Didier Raoult, philosophe ?
Didier Raoult. Illustration : © Nazario Graziano/Colagene pour PM - photo, droit d’inspiration : © Thomas Coex/AFP
L’infectiologue suscite la controverse. Et, à l’appui de ses thèses, il aime se réclamer de philosophes. En la matière, ses goûts sont, comme le personnage, pour le moins étonnants.
Didier Raoult fait sa rentrée avec une grande conférence de presse à Marseille. Qui est-il vraiment ? Que veut-il ? Il n’est pas seulement le médecin anti-élites que l’on sait. Il a une ambition beaucoup plus vaste : révolutionner l’histoire des sciences, devenir une sorte de nouveau Galilée ou de nouveau Pasteur. Pour cela, il veut inscrire sa vision de l’homme, du monde et des sciences dans la grande histoire des idées. Et selon lui, nous faisons fausse route depuis vingt-cinq siècles. L’homme n’est pas un individu isolé mais un écosystème composé de milliards de micro-organismes. La science ne doit pas être gouvernée par les mathématiques, mais avoir le droit à l’incohérence. Pour soutenir ses thèses iconoclastes, il se réclame de philosophes grecs antiques, de Friedrich Nietzsche, de Jacques Derrida. Par-delà les polémiques, nous avons lu les livres de Didier Raoult. Et le résultat est aussi ébouriffant que le personnage.
Le professeur Raoult se considère tout autant comme un philosophe que comme un scientifique. Il affirme même être devenu médecin « par hasard ». Ses premières passions sont littéraires : l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick et La Métamorphose de Franz Kafka. Mais sa grande affaire est la philosophie. Quels sont les penseurs qui inspirent son projet de révolutionner les sciences ? Nous avons lu ses livres. Ses allusions à la philosophie sont très nombreuses, parfois imprécises (citations modifiées et erreurs chronologiques), et surtout très désordonnées. Quoi qu’il en soit, voici les penseurs qui l’obsèdent.
- Les présocratiques. Avant que des philosophes rationalistes comme Socrate, Platon ou Aristote ne viennent normaliser l’histoire de la philosophie, l’Antiquité grecque a vu naître des sages, devins, poètes, mystiques qu’apprécie énormément Didier Raoult. Pourquoi eux ? Parce qu’ils proposent une vision de l’homme qui laisse leur place à l’hybridation, aux métamorphoses, au mouvement perpétuel : « les Grecs avaient cette perception de l’instabilité de l’être que nous avons oubliée », déclare l’infectiologue. Selon lui, cette vision archaïque correspond aux dernières avancées des sciences, qui font exploser l’idée d’un être humain unifié et clos dans des limites strictes.
- Friedrich Nietzsche. C’est le modèle absolu du professeur, celui qui l’a « le plus bouleversé ». Le philosophe qui a fait exploser les cadres de la rationalité occidentale l’inspire à plus d’un titre. Il philosophe à coups de marteau, dans la violence et l’imprécation (contre le judéo-christianisme, le rationalisme, etc). Didier Raoult, lui aussi, revendique l’esprit de polémique : « Si ce que l’on écrit ne choque pas, c’est probablement que son importance est marginale. » Nietzsche montre qu’il n’existe pas une Vérité, mais des perspectives multiples et changeantes sur le réel. Selon le professeur, Nietzsche « introduit une chose qui paraissait absolument invraisemblable : l’incohérence ». Dire deux choses contraires ne choque pas Didier Raoult.
- Le grand ennemi : Charles Darwin. Le professeur déteste le père de la théorie de l’évolution. Selon lui, il faut sortir du darwinisme dominant dans l’histoire de la biologie. Car il n’existe pas d’évolution linéaire. C’est une idée qu’il juge théologique. Il veut réintroduire de l’aléatoire et du chaos dans l’évolution.
- Edmund Husserl. Dans la première moitié du XXe siècle, le père de la phénoménologie a déploré la domination sans partage des mathématiques sur toutes les sciences modernes. Didier Raoult le cite très fréquemment pour refuser les modèles mathématiques en médecine. C’est ce qui lui permet de refuser de se plier aux protocoles méthodologiques de la recherche scientifique. Que l’effet bénéfique de l’hydroxychloroquine ne soit pas du tout démontré n’effraie pas Didier Raoult. Il passe outre.
- Thomas Khün. Ce philosophe des sciences américain du XXe siècle, auteur de La Structure des révolutions scientifiques, a montré que les grandes bascules dans l’histoire des sciences ne se font pas d’un seul coup. Lorsque des avancées surgissent, la communauté scientifique freine souvent des quatre fers pour ne pas perdre ses repères habituels. Didier Raoult suggère que ses découvertes, par exemple cette de virus géants, ou ses traitements originaux, ne sont pas accueillis à leur juste valeur parce que trop révolutionnaires.
- Les penseurs post-modernes. Didier Raoult cite souvent Jacques Derrida, le penseur français de la déconstruction, ou Gilles Deleuze, le frénétique inventeur de concepts, pour revendiquer le droit à l’originalité créatrice dans les sciences. La réalité est chaotique, et il ne sert à rien de vouloir trop la rationaliser.