“Retour à Reims”: introspection sociologique à la Maison des Métallos
Antoine Mathieu et Sylvie Debrun © Simon Gosselin
« Il me fut plus facile d'écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale » avoue Didier Éribon. Décrire cette honte sociale, au prisme de sa propre histoire, avec les outils de l’analyse, l’auteur des Réflexions sur la question gay s’y est pourtant attelé dans Retour à Reims que met en scène Laurent Hatat, à la Maison des Métallos.
Reproduction sociale
Entre une mère femme de ménage et un père tyran domestique porté sur la boisson, Didier Éribon reconstitue l’univers populaire d’une famille rémoise, très éloigné du portrait de famille de l’intellectuel… car très éloigné des schémas attendus de la reproduction sociale, auxquels l’aueur n’a eu de cesse de se frotter.
Persuadé qu’un « enfant des classes populaires aujourd'hui a toutes les chances d'être éliminé du système scolaire, comme c'était le cas hier », de même qu’un « jeune gay ou une jeune lesbienne a toutes les chances d'avoir beaucoup de difficultés à assumer son homosexualité » et ayant lui-même accompli « ces deux parcours d'affranchissement », il pose à nouveau frais, après Sartre et Bourdieu, la question des mécanismes de domination sociale, cherchant à savoir « comment “ça marche” ».
Transfuge de classe
De cette introspection sociologique, il tire la trajectoire difficile et émouvante d’une émancipation : devenu professeur d’université, auteur d’essais médiatisés, Didier Éribon confesse le sentiment d’être un « transfuge de classe ». Cette idée de « classes » et la lutte qui l’accompagne, le philosophe la réhabilite, entendant ainsi embrasser, avec les armes de la sociologie mais aussi de la littérature (de James Baldwin à Annie Ernaux), les « contradictions inhérentes à toute situation de transfuge » : soit un « affect de dominé » renvoyé à « une volonté critique ».
Échappe-t-on jamais à son histoire et à ses origines ? Qui essaie d’y échapper se positionne toujours encore par rapport à elle. Lorsqu’il a commencé cette analyse « des formes incorporées de l’infériorisation et de l’assujettissement », explorant ces « strates de la “honte” », Didier Éribon est entré en guerre contre lui-même. Or « être en guerre contre soi-même, ce n’est pas vouloir se détruire, mais débusquer en soi toutes les complicités cachées avec cet ordre qui vous opprime », écrit Philippe Garnier à propos de La Société comme verdict qui approfondit le trajet entamé dans Retour à Reims.
Paradoxe
Laurent Hatat l’a très bien compris, lui qui s’empare de ce paradoxe irréductible, dont il fait le ressort dramatique de ce Retour à Reims porté avec force et conviction sur scène par Sylvie Debrun et Antoine Mathieu. Prenant à bras le corps cette introspection à la croisée de la sociologie, de la philosophie, ils en ressortent tous trois la complexité, montrant avec l’auteur « qu’un “retour” n’est jamais terminé et, sans doute, jamais terminable : ni dans le parcours effectif, ni dans la réflexion qui l’accompagne et qui, jusqu’à un certain point, le rend possible en le rendant intelligible. Il n’y a pas de retour sans réflexivité ; les deux se conjuguent et se confondent. »