Hommage
Disparition de Jacques Serrano : la “pop philo” en deuil
Jacques Serrano. © Didier Philispart
Disparu brutalement le 28 décembre, Jacques Serrano, concepteur de la « Semaine de la Pop Philosophie » qu’il a dirigée pendant près de vingt ans, était un être élégant, drôle et curieux, marginal et fantaisiste, grand connaisseur de l’art contemporain. Alors qu’une cérémonie d’hommage lui a été consacrée à Marseille, jeudi, Martin Legros salue un ami qui attendait des philosophes qu’ils soient des magiciens des concepts.
Je me souviens encore du choc que j’ai ressenti lorsque j’ai été appelé à intervenir – c’était sur RTL, je crois – autour de la première édition de la « Semaine de la Pop philosophie » initiée par Jacques Serrano à Marseille. C’était en 2009, et Philosophie magazine était, dès le départ, partenaire de l’événement, comme nous le sommes restés pendant plus de quinze ans, avec une implication plus ou moins forte selon les thèmes. Pour cette première, nous avions parrainé, et publié dans la foulée, une intervention de la philosophe Marcela Iacub, suivie d’un contre-point de l’écrivaine Catherine Millet, dont le titre résonnait un peu comme un manifeste : « Philosophie politique du monokini ! » Au-delà de l’intérêt de la conférence et de la discussion, centrée sur « la déchirure » que la Modernité a introduite dans nos mœurs avec la nudité à la fois affichée et contrôlée des femmes, le choc que j’ai ressenti tenait à l’association électrique entre une discipline académique, noble et sérieuse, celle de la philosophie politique, avec un objet de mode, trivial et fascinant à la fois, banal mais encore chargé du scandale, signe d’émancipation et d’aliénation, superficiel et profond… Bref, « pop » !
Pourvoyeur d’adrénaline intellectuelle
C’est ce choc initial que je n’ai cessé de ressentir et d’attendre à chaque édition pendant les quinze années qui ont suivi, qu’il s’agisse d’interroger les constellations de la connerie, le rire et les chansons, la gloire et la beauté, le crime, les zombies ou la magie. C’est ce choc d’adrénaline intellectuelle que venait chercher, je crois, le public toujours plus nombreux au fil du temps, qui venait assister à ces rencontres. À Marseille bien sûr, dans les lieux les plus prestigieux, tel le Mucem ou l’Opéra, comme dans les endroits les plus surprenants – théâtre de marionnettes, bars underground ou tables d’hôtes. Mais aussi à Bruxelles, à Nice ou à La Réunion, où la « Semaine » s’est exportée certaines années. Et c’est encore ce choc électrique qui a été au cœur de l’amitié que j’ai nouée, comme un grand nombre des participants et partenaires de la « Semaine », au fil des ans, avec cet être moqueur et endiablé qu’était Jacques Serrano.
Au moment où il avait créé la « Semaine de la Pop Philosophie », Jacques Serrano, qui n’était pas philosophe de formation, s’était fait connaître par une série d’événements organisés par son association Place publique, autour de l’art contemporain. Il connaissait très bien la scène de l’esthétique contemporaine, il avait une passion et une grande vigilance pour l’art conceptuel, n’ignorant rien de tout ce qu’il charrie de glose, de tartufferies et de créations vides offertes à toutes les bulles capitalistiques. Une semaine avait d’ailleurs été consacrée à « la grande illusion de l’art pour tous ». Et n’oublions pas que la pop philo est la petite sœur du pop art de Warhol…
“Jacques Serrano a cherché aussi et surtout à s’amuser avec le plus grand sérieux en nous proposant les ‘branchements électriques’ les plus iconoclastes”
Mais cette accointance avec l’art contemporain et avec ses arnaques en tout genre est ce qui lui donnait l’audace, je crois, de se saisir du concept de pop philo, forgé par Deleuze, et théorisé parfois pompeusement par d’autres, pour le mettre au contact du monde contemporain, avec distance et ironie. Deleuze invitait à sortir la philosophie de l’université pour faire une lecture « intensive » de la Modernité à travers le décryptage conceptuel d’objets de la pop culture, depuis les séries B jusqu’aux films hollywoodiens. Jacques Serrano a pris cette proposition très au sérieux… mais en cherchant aussi et surtout à s’amuser en nous proposant les « branchements électriques » les plus iconoclastes entre l’effort de pensée et le réel, dans ce qu’il peut avoir de prosaïque mais tout aussi bien de poétique, réfractaire au concept. Je me souviens ainsi d’un débat inattendu et profond sur la croyance que nous avons réussi à organiser dans un atelier du Grand Orient de France, en banlieue d’Aix, avec la philosophe Catherine Kintzler mais aussi la rabbine Floriane Chinsky, l’imam Tareq Oubrou, le frère dominicain Paul-Marie Cathelinais et l’ancien grand Maître du Grand Orient de France Christophe Habas.
Magicien des rencontres
Nourri du surréalisme et du situationnisme, Jacques Serrano croyait dans les vertus toujours imprévisibles des dispositifs incongrus, des situations loufoques, des rencontres inattendues. Mieux : il n’interférait pas dans les rencontres qu’il nous proposait d’animer, de sorte que nous étions libres de nous saisir de ces opportunités… ou pas. Et nous sommes nombreux à lui devoir de vraies rencontres. S’il cloisonnait ses amitiés et ses réseaux, il laissait chacun nouer, dans son dos, des amitiés nouvelles à distance. C’est ainsi, pour ma part, que j’ai noué une amitié avec sa grande amie, la philosophe Françoise Gaillard, à qui Jacques a confié les rênes de la « Semaine » avant de s’éclipser et dont on espère qu’elle poursuivra l’aventure, aux côtés de Mathieu Garling et de toute l’équipe, en grand nombre des bénévoles, de la « Semaine ».
L’un des jardins secrets de Jacques Serrano – il en avait plusieurs – était la magie. Et mon plus beau souvenir restera l’édition spéciale qu’il avait consacrée justement à cette discipline, en 2016 (lire l’enquête publiée à cette occasion avec la plupart des intervenants). Nous avons découvert à cette occasion qu’il pratiquait lui-même la prestidigitation, qu’il connaissait tous les grands magiciens en France et à l’étranger, et qu’il considérait, avec eux, que la magie est bien plus qu’un passe-temps : un art de vivre et de penser.
Un soir, dans le quartier du Panier, tous les intervenants, phénoménologues, juristes, historiens, fondus de magie et souvent praticiens eux-mêmes, étaient réunis dans un restaurant. Et tandis que le seul magicien « à temps plein », Alain de Moyencourt, se mettait à nous faire un tour avec sa cigarette, la faisant glisser d’une oreille à l’autre, s’enfoncer dans un coin de son œil pour ressortir par sa bouche, avec de la fumée, et que d’autres se mettaient à proposer de nouveaux tours, nous étions là, nous les philosophes de profession, transformés en profanes, éblouis comme des enfants, à nous dire que l’apparence est un mystère qui échappe à toutes les théories philosophiques. Jacques Serrano, qui connaît par cœur le tour de ses amis, s’est alors retourné vers moi, en me faisant un clin d’œil.
Alors qu’il a quitté la scène, sans prévenir, sur la pointe des pieds, c’est le souvenir et la leçon que je garderai de lui, ce clin d’œil d’un être qui exigeait de la pensée qu’elle se hisse à la hauteur d’une certaine magie. Merci et au revoir l’artiste !