Le livre du jour
“D’un siècle l’autre”, de Régis Debray
© Gallimard
Comme Bardamu, le héros du Voyage au bout de la nuit, Régis Debray n’a jamais vraiment trouvé sa place. Ou plutôt, il aime habiter les entre-deux, se placer dans cette tension créatrice propre au voyageur qui le pousse tantôt à braver l’inconnu pour se connaître, tantôt à entrer en soi pour dire quelque chose du monde. La pensée dans une main, dans l’autre l’action. « Allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté » ; l’expression de Romain Rolland a beau être galvaudée, elle reste un talisman pour le philosophe. La conscience historique n’enlève pas le droit de rêver, et un cynique lucide peut chérir ses croyances.
Il n’y a pas que dans le titre des mémoires de Debray, D’un siècle l’autre (Gallimard, 2020), qui évoque le premier volet de la « trilogie nordique », D’un château l’autre, qu’on retrouve du Céline. Il y en a aussi dans ses formules cinglantes : « Un engagé, c’est comme un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne. » L’aphorisme brutal et péremptoire n’invite pourtant pas à la fatalité. Cette « poétique des contraires », encore. Et elle n’est pas qu’un exercice de style chez celui qui aime se définir comme un « antiquaire futuriste » ou un « réactionnaire de progrès ». Elle est un esprit, une feuille de route existentielle qui guide ces mémoires, de la Bolivie au gouvernement Mitterrand, en passant par le salon d’Althusser. Elle ordonne aussi l’évolution de ses pensées, philosophiques et politiques. Quelles en sont les étapes ?
- Pour l’éthique de l’ici-contre. Le chemin de Damas du jeune philosophe s’est dessiné entre Hegel et Lénine, à la croisée de la métaphysique austère et du politicien terre à terre. La voie marxiste, en somme. Celle qui pousse à « non plus interpréter mais transformer le monde. » « Sortir de son jardin de curé pour monter au feu » : les principes doivent se cogner les faits. Debray, lui, troque le pensionnat de l’ENS pour la guérilla en Bolivie, où il finit par être condamné à trente ans de prison par le tribunal militaire en 1967 (finalement libéré au bout de quatre). « Moisir pour mûrir, c’est une recette éprouvée. » Côté existentiel, se heurter à l’altérité nous fait comprendre ce que nous sommes. Côté politique, pas d’ici sans contre. « Sans Barbares, point de Grecs. Sans Sarrasins, point d’Europe. Sans Baal, point de Yahvé. Sans judaïsme, pas de christianisme. » Et un contre sans ici ? Des idées stériles, une philosophie sans anthropologie, c’est-à-dire sans pieds. « Un Allemand, un Français ou un Turc seront toujours plus turc, français ou allemand que musulman, jacobin ou social-dém'. »
- Pour une communauté de droits et d’imaginaires. Évidemment, il faut se méfier des « maladies du contre » : le racisme, l’antisémitisme ou encore le fascisme. Mais la nation ne peut être qu’un principe, elle est aussi affectivité et passion. Et l’attachement au nous a besoin de mensonges, de totems, de mythologies. Le général de Gaulle n’a-t-il pas affirmé que Paris s’était libéré seul ? « Quel sociologue a jamais lancé un mouvement social ? Quel procès-verbal a commencé un peuple ? On a vu, en revanche, Homère aidant, Achille et la guerre de Troie fonder l’hellénisme ; Virgile aidant, Énée avec Anchise sur le dos, la romanité. » À une époque percluse de chiffres, de fact checking, de fake news, et bien conscient que les sociétés ont, dans l’histoire, passé leur temps à se méprendre sur leur sort, Régis Debray fait droit à cette exaltation innocente insoumise à l’esprit de sérieux. « Napoléon disait faire ses plans de bataille avec les rêves de ses soldats endormis. Nous avons fait les nôtres avec les rêves de Chateaubriand et de Malraux, non avec le Journal des Goncourt ou les verbatim du Quai d’Orsay. » Nation, c’est narration. Comme l’écrivait André Malraux dans son Musée imaginaire : « Les personnages capitaux de notre histoire sont dans tous les esprits parce qu’ils ont été au service d’autre chose que la réalité. » Debray de conclure : les « fake news cimentent ce qu’il y a de plus consistant et résistant dans l’agglomération humaine. »
- Vers une religion athée ? Au fond, Debray sait qu’une communauté n’est pas soluble dans la rationalité. Il faut autre chose, « comme si une force d’inertie nous tirait en arrière. » Cette chose, au-delà de l’imaginaire, c’est la transcendance, le vertical, le sacré, les croyances. Comme le rappelle l’auteur, même en mathématiques, dans tous les systèmes axiomatiques subsistent des énoncés vrais et indémontrables. Théorème d’incomplétude de Gödel. En logique comme en civilisation, les principes ne suffisent pas. Même Jean-Jacques Rousseau, après avoir exposé en droite raison les règles révolutionnaires qui doivent présider à toute organisation sociale, finit par consacrer un chapitre à la « religion civile ». Telle est la nature des sociétés humaines exposée dans la Critique de la raison politique ou l’inconscient religieux (Gallimard, 1981). « Si la réalité est inconcevable, disait Hegel, il nous faut forger des concepts inconcevables. » Reste une question : dans une France où la croyance est en crise, où « il n’y a plus, en plan serré et sans arrière-plan, que des particuliers » en quête d’autorégulation, d’autogestion, d’automédication ou d’autopromotion, quelles seront nos prochaines lunes des « communions humaines » ? « La Nature, probablement. Gaïa est sur les rangs. »
Paru chez Gallimard, D’un siècle l’autre, de Régis Debray, est disponible ici.