“On change d'ère ?” / Nos grandes questions
“D’une simple contrainte naît un monde” : entretien avec Hervé Le Tellier
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine « On change d'ère ? “Philosophie magazine” a 20 ans ! », en kiosque le 04 juin 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Lauréat du prix Goncourt pour L’Anomalie en 2020, il est aussi mathématicien, docteur en linguistique et membre de l’Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo). Il met en lumière la richesse des mondes possibles en littérature et ailleurs.
Qu’est-ce qui distingue le potentiel du possible ?
Hervé Le Tellier : Le potentiel est une pensée de l’arborescence. En littérature, l’application de contraintes sur la langue peut engendrer ce qui n’est pas sous-entendu dans la forme première. Dans La Négresse blonde [1909], le poète Georges Fourest transforme ainsi Le Cid en un sonnet. Il fait la démonstration que toute forme peut contenir toute fiction. Inversement, il peut être amusant de prendre une forme courte et de lui faire subir une expansion. Cette idée est liée à la notion physique d’énergie potentielle : mettez une sphère en haut d’un plan incliné, appliquez une pichenette, elle roulera en libérant son énergie. Il y a de même dans les fictions et dans la langue une énergie contenue. La pichenette, c’est la contrainte. Cela a des conséquences sur l’arborescence des possibles dans la « vraie » vie. Comme le dit le philosophe David Lewis, il existe des univers parallèles, en fiction aussi, dans lesquels le père de Chimène n’est pas tué par Rodrigue, des mondes alternatifs et possibles, dans lesquels les frères Karamazov sont des sœurs. Ils sont narrativement tout aussi intéressants que le monde originel dont ils sont tirés.