Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Fukushima, attentats du Bataclan, élection de Donald Trump, confinement... Nous avons d’abord jeté un coup d’œil dans le rétroviseur, afin de brosser une histoire philosophique de la période 2006-2026. Elle revient sur les événements majeurs de ces vingt dernières années, qui nous ont affectés au niveau global et intime, et sur ce que les philosophes en ont dit dans le journal. Car depuis son premier numéro en 2006, notre projet est d’éclairer le monde et nos vies par la philosophie. Avec une conviction : comprendre permet de ne pas subir, d’être moins aliénés !
Voici la proposition au coeur de ce numéro exceptionnel : chacun des onze journalistes permanents de la rédaction a librement choisi « sa » question, celle qui le préoccupe et le hante en ce moment. Il a eu carte blanche pour la traiter à sa façon, en quelques pages.
Nous nous sommes livrés à un exercice délicat – et subjectif – consistant à retenir un livre marquant par année. Ce regard rétrospectif porté par toute la rédaction fait surgir de nouveaux concepts (comme le vivant, la résonance ou l’intensité…), des enjeux centraux (comme l’écologie, le numérique ou la différence sexuelle…) et les penseurs qui ont fait œuvre au cours des deux décennies. Il inscrit surtout la vie des idées dans l’écoulement du temps.
C’était il y a vingt ans, c’était un mardi comme aujourd’hui, et je me suis retrouvé dans la même situation : vingt-quatre heures avant l’envoi…
La réponse de Charles Pépin
Depuis son premier numéro en 2006, Philosophie magazine s'est donné pour projet d’éclairer le monde et nos vies par la philosophie. Or ces vingt dernières années ont été marquées par des événements qui nous ont affectés au niveau global et intime. C’est en 2007 qu’est sorti le premier iPhone, et nous en sommes à nous interroger sur l’impact de l’intelligence artificielle. Les relations entre hommes et femmes ont été transformées par le mouvement #MeToo. Le système gauche-droite, qui tenait depuis les débuts de la Ve République, a éclaté au profit d’une confrontation entre centre et extrêmes. La pandémie de Covid a laissé une trace durable dans les psychismes. La guerre est revenue sur le devant de la scène. Sous le second mandat de Donald Trump, les États-Unis ont cessé de promouvoir les valeurs démocratiques. À ce titre, les démocraties sont devenues minoritaires, tandis que les régimes autoritaires et les partis d’extrême droite jouissent d’une dynamique favorable. Le réchauffement climatique n’est plus un scénario d’expert et se manifeste de façon tangible dans la vie quotidienne. Chaque crise que nous avons traversée portait en elle ses souffrances, ses dangers, mais aussi ses espoirs et son potentiel émancipateur. Ces étapes décisives de notre histoire récente, nous avons tenté de les traiter avec rigueur et sens de la nuance, sans les regarder à travers le prisme de nos opinions. Avec cette conviction que comprendre permet de ne pas subir, d’être moins aliénés. Voici donc une sélection non exhaustive des pensées originales et stimulantes que les événements ont inspirées aux philosophes dans nos pages.
Making-ofAu début des années 2000, la question « Un autre monde est-il possible ? » a un sens immédiat : elle renvoie à l’altermondialisme…
L’événementJusqu’au 16 mai, Jacques Chirac est président de la République française. La campagne présidentielle pour sa succession aboutira à…
Making-ofÀ 84 ans, le philosophe René Girard, auteur de La Violence et le Sacré, mort en 2015, nous livre un regard inquiet sur notre époque marquée par…
L’événement28 novembre 2010. Le site WikiLeaks, fondé par Julian Assange, publie en partenariat avec de grands journaux internationaux plus…
L’événement17 décembre 2010. À Sidi Bouzid, en Tunisie, Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant, s’immole par le feu après la confiscation de sa…
L’événement11 mars 2011. Un séisme de magnitude 9 frappe la côte nord-est du Japon, déclenchant un tsunami qui submerge la centrale nucléaire…
Making-ofQuand démarre la campagne présidentielle, à l’été 2011, nous organisons un débat entre François Hollande et Pierre Rosanvallon. Le politologue…
L’événement17 septembre 2011. À New York, plusieurs centaines de manifestants s’installent dans le parc Zuccotti, dans le quartier financier de…
Making-ofBaptiste Morizot publie dans notre numéro d’été un récit original, « Sur la piste du loup ». Il s’est rendu dans les Cévennes avec un…
Making-ofEn mai 2014, notre collaborateur Michel Eltchaninoff publie dans nos pages une enquête, « Dans la tête de Vladimir Poutine ». Elle sera…
Making-ofNotre ami, l’éditeur et essayiste Benoît Chantre nous apprend que le milliardaire américain Peter Thiel – ex-étudiant en philosophie à l…
L’événement7 janvier 2015. Deux hommes armés attaquent la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo à Paris et abattent douze personnes, dont…
L’événement31 août 2015. À Berlin, la chancelière Angela Merkel déclare « Wir schaffen das » (« Nous y arriverons »), au…
L’événement13 novembre 2015. Une série d’attentats coordonnés frappe Paris et Saint-Denis. Au total, 130 personnes sont tuées et des…
Making-ofEn France, les sondages montrent qu’une personne sur cinq adhère à un énoncé conspirationniste. Un phénomène sur lequel a enquêté Philippe Huneman,…
L’événement20 janvier 2017. Lors de la cérémonie d’investiture de Donald Trump à Washington, une controverse éclate autour du nombre de…
L’événement5 octobre 2017. Le New York Times révèle des décennies d’agressions et de harcèlement sexuels reprochés au producteur américain…
Making-ofCe texte de la rédactrice en chef de notre édition allemande Svenja Flaßpöhler a été le point de départ de l’écriture d’un essai, Die Potente Frau («…
Making-ofSociologue et philosophe allemand, Hartmut Rosa a écrit un livre de référence sur l’accélération. Nous lui avons proposé de faire un reportage en…
L’événement17 novembre 2018 . Des milliers de manifestants vêtus de gilets de sécurité jaunes bloquent routes et ronds-points à travers…
L’événement14 avril 2019. La chaîne américaine HBO diffuse la dernière saison de la série Game of Thrones, tirée des romans de George R. R. Martin…
L’événement13 janvier 2020. L’Organisation météorologique mondiale (OMM) confirme que la décennie 2010-2019 a été la plus chaude jamais…
L’événement16 mars 2020. Face à la progression du Covid-19, Emmanuel Macron annonce un confinement strict en France prenant effet dès le…
Making-ofTous les lecteurs ne le savent pas, mais Philosophie magazine a un petit frère : philonomist.com. C’est un média en ligne que nous avons lancé en 2018 et qui propose de penser les grandes tendances de l’économie, du monde du travail,…
L’événement25 mai 2020. À Minneapolis, George Floyd, un homme noir de 46 ans, meurt lors de son interpellation par la police, après qu’un…
L’événement7 janvier 2022. Sous le patronage du ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, un colloque intitulé « Après la…
L’événement 24 février 2022. La Russie lance une invasion à grande échelle de l’Ukraine, rompant l’équilibre européen issu de la fin de…
L’événement30 novembre 2022. La firme américaine OpenAI met en ligne ChatGPT, un agent conversationnel capable de générer des textes cohérents et…
L’événement7 octobre 2023. Le mouvement terroriste islamiste Hamas lance une attaque d’ampleur inédite contre Israël depuis la bande de Gaza,…
L’événement27 juin 2023. À Nanterre, Nahel M., 17 ans, est tué par un tir policier lors d’un contrôle routier. Une vidéo diffusée sur les…
L’événement20 janvier 2025. Donald Trump entame son second mandat à la Maison Blanche et signe une série de décrets présidentiels marquant…
Making-ofJanvier 2025, un livre fait sensation en Italie. Publié par un philosophe hongkongais appelé Jianwei Xun, Hypnocratie explique la nouvelle technique…
Pour changer d’ère, rien de tel que d’ouvrir les bonnes fenêtres ! Autrement dit, de nous poser les bonnes questions. Pour notre numéro 200, nous avons formulé une proposition inhabituelle. Chaque membre de la rédaction de Philosophie magazine a traité, en quelques pages, la question qui le ou la préoccupe le plus en ce moment. Ces interrogations profondes, spontanées, personnelles, tantôt ramènent à l’actualité du monde, tantôt nous en éloignent…Chacun a tenté de cheminer vers des réponses qui ouvrent de nouvelles voies, au-delà du présent.
Nous avons cru que les grands conflits entre États allaient disparaître au profit du droit et du « doux commerce ». Pourtant, la menace…
« Sommes-nous en avant-guerre ? » Nous avons posé la même question au célèbre philosophe slovène Slavoj Žižek qui nous a livré sa…
Les océans concentrent l’essentiel du commerce mondial, cristallisent les rivalités géopolitiques et sont le théâtre d’où émergent les projets les…
Dans votre Philosophie de l’océan, vous avanciez des propositions originales comme créer un passeport marin. Quel était votre but ?Roberto Casati : Je voulais plaider pour une vision plus dynamique, moins spatiale, qu’à l’époque où les…
De la machine à vapeur aux IA génératives, en passant par le télégraphe ou le smartphone, Sven Ortoli se demande si certaines technologies…
Quand on divise l’histoire humaine en âges liés à la technique – âge du bronze, de la vapeur, de l’atome, du numérique… –, ne suppose-t-on pas que la technique mène le monde ? François Jarrige : Sans doute, mais posez…
De même qu’il y a des transfuges de classe, il existe des transfuges de « race ». À partir de son expérience, Victorine de Oliveira, d…
Jack London et la capacité de désirer malgré les différences de classe« Quelle attitude adopter ? Tantôt, lâchement, il décidait de jouer un rôle,…
Entre Perséphone et l’orixá Nanã, Camille Constantin da Silva, alias Gildaa, se sent à la maison. Dans son premier album Gildaa (Pias), la chanteuse convoque toute une mythologie pour évoquer ses ancêtres mais aussi les thématiques d…
Du Covid aux nouveaux conflits militaires et idéologiques, la politique, loin d’être un simple théâtre à distance, s’empare désormais de nos corps…
Que pensez-vous de l’idée qu’avec le Covid, le réchauffement climatique et les guerres en Ukraine et au Proche-Orient, nous vivons un nouvel âge, existentiel, de la politique ? Eva Illouz : Je suis d’accord même si, en général, je me…
Que pensez-vous de l’idée qu’avec le Covid, le réchauffement climatique, les guerres en Ukraine et au Proche-Orient, nous vivons un nouvel âge, « existentiel », de la politique ?Michaël Fœssel : Après le rêve néolibéral de la…
S’il y a bien des questions à se poser sur l’intelligence artificielle – combien d’emplois va-t-elle menacer ? Quel effet sur les…
Et vous, à quel animal se rapporterait votre IA de compagnie ? Nous vous présentons notre bestiaire numérique.
Se souvenant d’un échange marquant qu’elle a eu il y a vingt ans avec un homme très pieux mais dogmatique, Ariane Nicolas, athée convaincue,…
« La religion n’existe pas », affirmez-vous en couverture de votre nouveau livre paru chez Gallimard. C’est une provocation ?Nathalie Heinich : Ce que j’entends par cette formule, en effet un peu provocante, c’est que « la…
Le succès de figures autoritaires comme Donald Trump s’explique-t-il seulement par un contexte socio-économique ? Pour Anne-Sophie Moreau,…
Notre expérience du monde a basculé sous l’effet d’une prise de conscience écologique. Alexandre Lacroix, auteur d’Au cœur de la nature blessée …
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En commentant une œuvre du plasticien Julien Salaud, Baptiste Morizot précise ici son rapport à l’esthétique environnementale – qui se méfie…
Le plaisir n’est plus une sensation, constate Clara Degiovanni. Afin de définir en quoi il consiste désormais, elle analyse comment cette…
Vous ouvrez votre ouvrage sur la notion de « désir-conquête » associé au slogan « Work hard, play harder » [« travailler dur, jouer plus dur »]. Pouvez-vous détailler en quoi elle consiste ? Myriam Bahaffou…
Alors que l’horizon semble se resserrer autour d’une vision catastrophiste, peut-on imaginer des échappées sans passer pour un doux rêveur ?…
Lauréat du prix Goncourt pour L’Anomalie en 2020, il est aussi mathématicien, docteur en linguistique et membre de l’Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo). Il met en lumière la richesse des mondes possibles en littérature et…
Pour répondre à cette question, j’ai fait appel à Claire Marin, qui m’a amicalement ouvert les portes de sa classe. Car la philosophe n’est pas…
Après la finitude a ouvert une « nouvelle voie », affirmait son préfacier Alain Badiou en 2006. L’ouvrage marque un jalon dans l’émergence du « réalisme spéculatif », courant auquel on a rattaché Ray Brassier ou Graham Harman, pionniers de l’ontologie (philosophie de l’être) orientée sur l’objet. Quel question se cache derrière ce nom étrange ? Quentin Meillassoux s’attaque à l’impasse dans laquelle s’est enferrée à ses yeux la philosophie depuis Kant : « Nous n’avons accès qu’à la corrélation de la pensée et de l’être et jamais à l’un de ces termes pris isolément. » Nous ne connaissons des objets que la manière dont ils apparaissent à des sujets. Et, pourtant, la science parle bien de réalités millénaires qui, antérieures à l’apparition de l’homme, n’ont pu avoir aucun témoin. L’ancestralité est le talon d’Achille du corrélationnisme. La contingence, seul absoluSi Meillassoux cherche l’absolu – une vérité indépendante de tout sujet –, il rejette l’étiquette de métaphysique. Le philosophe ne disserte pas en effet sur de grands principes éternels. Au contraire : les lois de la nature et la causalité immuables que nous projetons sur le monde ne sont pas nécessaires. « Rien n’a de raison d’être et de demeurer tel qu’il est. » Le réel est un « surchaos ». Seule la contingence est nécessaire. Après la finitude rouvre un débat millénaire sur les limites – et les possibilités – de la connaissance qui n’est pas prêt de se refermer.Sont aussi parus cette année-làKing Kong Théorie / Virginie Despentes / GrassetT’es où ? / Maurizio Ferraris / Albin Michel
Impossible de lire ce texte sans se souvenir avec émotion de son autrice. Philosophe et psychanalyste, Anne Dufourmantelle l’a écrit avec prémonition. Elle y analyse les motifs féminins du sacrifice à travers des figures mythiques et des portrait d’inconnues, de jeunes filles, de mères et d’amantes. Sa conception du sacrifice a parti pris avec l’affirmation de la vie. Il est un « acte de désobéissance, toujours », affirme-t-elle, suivant la définition de Patočka. Il rompt avec la tragédie et renoue avec notre liberté. Il offre une « vision de ce que pourrait être un rapport au monde autre », comme le prouve le geste d’Antigone. Joindre l’acte à la penséeL’autrice emploie ses dernières pages à évoquer un livre qu’une écrivaine dédie à son amie peintre, « morte noyée » un été de 2004 : « La femme sacrificielle, c’est celle qui s’avance jusqu’au bord du territoire qui départage les vivants et les morts ; celle-là fut happée par l’eau, l’épuisement – mais quelle énergie surhumaine lui aura permis de sauver ses enfants en les ramenant près du bord ? Pour elle-même, la force lui aura manqué. » Elle-même a succombé à un arrêt cardiaque en portant secours au fils d’une amie qui se noyait, durant l’été 2017. « C’est une noyade accidentelle qui laisse un vide inexplicable, mais pas seulement du vide », écrit-elle. Et, presque dix ans après sa disparition, ses mots continuent de nous hanter. Sont aussi parus cette année-làLe Temps présent / Claude Lefort / BelinCet incroyable besoin de croire / Julia Kristeva / Bayard
Dans la France de Sarkozy mal remise des émeutes de banlieue de 2005, la jeunesse attire les foudres d’un pouvoir toujours plus répressif. La commission Varinard propose alors d’abaisser à 12 ans l’âge de la responsabilité pénale. Pour Bernard Stiegler, dont le parcours a coché la case prison par laquelle il s’est ensuite initié à la philosophie, un tel déni du statut de l’enfance est une aberration. Rares sont les philosophes à s’être penchés sur cet âge de la vie autrement que sous l’angle surplombant de l’éducation. Stiegler entame son essai par une étude de la spécificité du psychisme juvénile, avec l’idée qu’il subirait des assauts de toute part. Première alerte sur la jeunesseL’heure n’est pas encore aux réseaux sociaux et à leur captation vampirique de l’attention, mais la télévision suscite déjà un discours critique sous le même angle : mise à disposition de temps de cerveau et atomisation des relations interpersonnelles au détriment de la vie de la cité. Si médias et marketing s’intéressent à ce point aux enfants, ce n’est que pour mieux toucher leurs parents et étendre leur pouvoir anesthésiant. Avec une prose impatiente, Stiegler brosse le tableau d’une époque qui a accouché de la nôtre avec une déconcertante facilité. L’actuel burn-out de la génération Alpha sera-t-il l’élément de disruption que Stiegler appelait tant de ses vœux ?Sont aussi parus cette année-làDe beaux rêves / Daniel Dennett / GallimardSans offenser le genre humain / Élisabeth de Fontenay / Albin Michel
Penseur de la « dé-coïncidence », François Jullien tisse au fil de ses ouvrages un dialogue fécond entre la philosophie européenne et celle de l’empire du Milieu, trop souvent reléguée sous nos latitudes au rang de sagesse vague. Cet essai s’inscrit dans cette veine. On ne se sent pas vieillir, affirme l’auteur. Pourtant, un beau jour, en regardant une ancienne photo, on réalise combien le temps a passé. Le résultat d’infimes devenirs accumulés nous saute aux yeux. La vieillesse appartient à ces « transformations silencieuses », continues mais imperceptibles qui tissent pour François Jullien la trame du réel. Notre tradition philosophique, héritière de la Grèce, a le plus grand mal à penser ces phénomènes à bas bruit : focalisée sur l’être, la forme bien délimitée, les événements circonscrits, elle manque le processus, la maturation, la « fluidité de la vie ». Dialogue avec la ChineIl en va tout autrement à l’autre bout du monde, en Chine, où le flux est premier. En découle une pensée de l’action bien différente du volontarisme : pas question de plaquer sur le réel nos projets, d’imposer aux choses nos plans rigides. L’essentiel, dit Lao-tseu, est d’« induire », d’« aider ce qui vient tout seul », en s’appuyant sur la situation, sa pente, ses potentiels. L’approche de Jullien, qui entend faire bouger nos catégories ossifiées, est mobilisable en stratégie, en politique, en économie, etc. Pas étonnant qu’elle ait fait des émules !Sont aussi parus cette année-làMétaphysiques cannibales / Eduardo Viveiros de Castro / PUFL’Idée du communisme / Conférence de Londres / Slavoj Žižek / Avec Alain Badiou et al. / Éditions Lignes
Dans ce court texte, Cynthia Fleury ramasse des thèmes qui lui sont chers et qu’elle développera dans d’autres ouvrages. L’essai débute comme un aveu. L’autrice, psychanalyste et fondatrice d’une chaire de philosophie à l’hôpital, confie avoir un jour « perdu le courage comme on égare ses lunettes », « aussi anodinement ». La force de recommencerElle l’a retrouvé par un saut dans l’action. Comme elle l’écrit, sur les pas de Vladimir Jankélévitch, dont elle est spécialiste : « Les courageux, comme les justes, ont l’art de commencer. L’art de commencer au sens où […] le courage relève de la décision pure, celle qui fait origine. » Ce n’est d’ailleurs pas qu’un affect personnel, il est aussi une vertu démocratique, qui consiste, dans l’espace public, à « parler vrai » ou, selon la définition qu’en donne Michel Foucault, à avoir le « courage de la vérité ». Ce dernier concerne autant celui qui parle que celui qui écoute, et c’est ainsi que « les démocraties fondent leur pérennité sur l’exercice du courage », grâce à cette éthique de la parole. Cynthia Fleury, elle, n’a cessé d’y croire, prenant sa part dans la vie de la cité, en offrant des outils conceptuels pour résister au désenchantement du monde.Sont aussi parus cette année-làCertitudes négatives / Jean-Luc Marion / GrassetNotre humanité / Francis Wolff / Fayard
La crise financière de 2008 et la dette souveraine plongent les Européens dans la panique et la dépression ? C’est l’occasion, affirme Peter Sloterdijk, de « changer sa vie ». Quand les rêves de nouveau monde ou d’altermondialisme s’effondrent, le philosophe allemand promeut une forme d’ascétisme – « renaturalisé », comme le voulait Nietzsche. Pour transformer les choses, il faut commencer par soi, par l’exercice répété et quotidien, modeste et agissant. La révolution de soiQu’il s’agisse de sport, de pratique artistique, de psychanalyse ou de philosophie, l’exercice remplace les illusions du tout ou rien par la lente amélioration de soi. En métamorphosant la mauvaise habitude, subie, en pénible discipline, l’inertie devient activité. Ce que Sloterdijk appelle « l’anthropotechnique » permet de « tourner le pouvoir de la répétition contre la répétition ». Pour cela, il faut assumer d’avoir un entraîneur, « homme qui veut que je veuille » – le coaching dans tous les domaines n’est-il pas très à la mode à cette époque ? Le philosophe est de ceux-là : pas un maître à penser, comme dans les années 1960, mais un exemple et un guide de perfectionnement intérieur et « autoplastique ». Contre un XXe siècle marqué par l’invention des camps au nom de la création d’un Homme nouveau, contre un système éducatif inadapté qui « ne produit plus ni citoyens ni personnalités », contre un art contemporain devenu spectateur complaisant de lui-même, Sloterdijk en appelle à essayer de se sculpter soi-même. Ce qui, déjà, n’a rien de facile !Sont aussi parus cette année-làForme et Objet / Tristan Garcia / PUFL’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine / Ruwen Ogien / Grasset
Au début des années 2010, certains regardent d’un mauvais œil ces jeunes accrochés à leur smartphone. Ils ne savent plus lire une carte car leur téléphone les guide. Ils s’échangent des messages écrits à faire pleurer les profs de lettres. Mais Michel Serres, né en 1930, n’accompagne pas cette complainte nostalgique du « c’était mieux avant ». Il regarde avec sympathie l’adolescente si habile à faire surgir toutes les réponses avec ses doigts et la baptise « Petite Poucette ». Tous les savoirs leur sont donnés sans effort ? Tant mieux ! Au lieu de remplir leurs cerveaux d’informations pas toujours utiles, les petits Poucet gardent ce fatras en dehors de leur cerveau, l’externalisent dans la machine. Nouvelle étape majeure après l’invention de l’écriture, qui nous dispensait de la transmission orale, après celle de l’imprimerie, qui nous déchargeait du poids de la mémoire, l’avènement du smartphone libère les esprits. À quoi les occuper, désormais ? À créer, à inventer, à faire des ponts entre les disciplines et les personnes. À être tout bonnement plus intelligents. Pas antimoderne pour un sou, Michel Serres est parti trop vite. Car nous aurions vraiment aimé qu’il nous donne son avis sur ces nouvelles intelligences qui nous font gagner encore plus de temps… mais prétendent créer à notre place.Sont aussi parus cette année-làRevivre / Frédéric Worms / FlammarionAprès la fin du monde / Michaël Fœssel / Seuil
« Sans l’oxygène et le souffle des forêts, sans l’étreinte de la pesanteur, sans la magie tumultueuse des rivières, nous n’avons aucune distance par rapport à nos technologies, aucune possibilité d’évaluer leurs limites, aucune manière d’éviter leur emprise. » À partir d’une question toute simple – pourquoi la terre, les arbres, les rivières ne nous parlent plus comme elle parlait aux humanités orales ? –, David Abram, grande figure de l’écologie, ouvre une enquête sur le silence de la nature qui mêle l’éthologie des peuples sans écriture, l’étude de la Bible et la relecture de la phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty. Loin de tout catastrophisme culpabilisateur, son écologie des sens invite chacun à retrouver, à partir de son expérience, l’idée de la profondeur et de la pesanteur du monde charnel. Pour Abram, le mystère de la réalité sensible constitue « la seule pierre de touche » pour s’orienter dans un monde envahi par des artefacts. Un livre qui dégage un rare souffle de pensée et de sensations. Sont aussi parus cette année-làSphères de justice / Michael Walzer / SeuilL’Identité malheureuse / Alain Finkielkraut / Stock
Contrairement à la complainte qui l’exprime, « j’suis crevé », c’est la société qui nous épuise. Pour le comprendre, le philosophe allemand d’origine coréenne prend d’abord acte du passage d’une société « disciplinaire » et « immunologique », centrée autour de l’obéissance et de la lutte contre le négatif (le déviant, l’étranger, le virus), à une société de la « performance » et de la « positivité ». Mais loin de se réduire à la « fatigue d’être soi », le nouvel épuisement est l’effet d’un nouveau régime d’attention et de travail où l’individu, hyperconnecté, s’auto-exploite, s’auto-accuse et s’auto-agresse. Plutôt que de préconiser le retrait hors du monde, la grève et le repos solitaire, Han nous invite à trouver une résistance dans la fatigue elle-même, une fatigue « curative » et « partagée », levier d’un contact retrouvé avec le dehors, comme celle que nous partageons dans un train avec des inconnus après une journée de travail. « Cette fatigue fonde une profonde bienveillance et rend possible une communauté qui n’a besoin ni d’appartenance ni de parenté. » C’est la « société de la fatigue ». Pour ceux qui prennent souvent le train, elle semble un peu utopique…Sont aussi parus cette année-làDu ciel à la terre / Zhao Tingyang / Les ArènesLe Code de la conscience / Stanislas Dehaene / Odile Jacob
L’une des petites réserves que l’on peut émettre sur cet essai, tiré des Gifford Lectures du philosophe Bruno Latour, est qu’il reprend et développe des idées proposées au départ par Michel Serres dans La Guerre mondiale en 2008, sans préciser sa dette. Latour rend certes hommage à Serres pour Le Contrat naturel (1990), ouvrage pionnier de la pensée écologique, mais n’explique nulle part qu’il lui a emprunté sa proposition principale : à savoir qu’une « guerre mondiale » fait rage et qu’elle n’oppose pas des armées humaines, mais les humains à tous les autres vivants de la planète. Il n’en reste pas moins qu’il y a un vrai plaisir à lire cette série de huit conférences, qui transforme la réflexion en une aventure : Bruno Latour décrit la « grande guerre écologique » dans laquelle nous sommes engagés comme une « guerre des mondes » et prend la parole comme le meneur d’un jeu de plateau, s’aidant de diagrammes et de cartes magiques. Nous entrons avec lui dans un combat où nous sommes placés sous l’autorité de la déesse tutélaire Gaïa, et où les ennemis de la Terre – Latour qualifie carrément les climatosceptiques de « révisionnistes » ! – s’opposent, non pas aux humains, mais aux « Terriens » résolus à habiter la zone critique et à la défendre. Et l’on suit ce duel magnifiquement orchestré sans trop savoir s’il s’agit d’un conte, d’un outil de compréhension des forces en présence, ou des deux à la fois.Sont aussi parus cette année-làLa Révolution du féminin / Camille Froidevaux-Metterie / GallimardL’Avenir de la nature humaine / Jürgen Habermas / Gallimard
Le chocolat, les sports, les films, les spectacles, la sexualité, les êtres et les choses… Tout, aujourd’hui, doit être « plus intense ». Dans cette enquête intellectuelle et historique, qui va de Newton à Deleuze, en passant par Kant et Bergson, le philosophe Tristan Garcia plonge dans les racines de cet étourdissant désir d’intensité qui anime nos sociétés modernes, au point d’être devenu « l’éthos de l’humanité ». L’image qui domine cet ouvrage est celle du courant électrique, qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, parcourt nos corps, stimule nos nerfs, décuple notre « sentiment d’être en vie ». Mais cet idéal moral de « l’homme intense » rencontre rapidement des limites, car la spécificité de l’intensité est de s’annuler elle-même, dès lors qu’on prend conscience de son existence. Pour alimenter « le brasier du corps et de l’esprit », nous redoublons donc nos efforts en multipliant les expériences excitantes et les premières fois mémorables. Pour échapper à l’épuisement, voire à l’auto-anéantissement, le philosophe suggère de réhabiliter la pensée : seule manière de « résister » à ce « vertige de l’affirmation de la vie ».Sont aussi parus cette année-làJustice / Michael J. Sandel / Albin MichelLa Fragilité du bien / Martha Nussbaum / Éditions de L’Éclat
« Que faire quand votre monde commence à s’effondrer ? Moi, je pars me promener et, si j’ai vraiment de la chance, je trouve des champignons », confie Anna Lowenhaupt Tsing. En 2017, l’anthropologue publie Le Champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, un essai qui, contre toute attente, connaît un certain succès auprès du grand public. Son terrain ? La culture et le commerce du matsutake, un champignon réputé pour survivre dans des environnements détruits par l’homme. On raconte qu’il aurait été la première espèce à s’épanouir dans le paysage désolé de Hiroshima… Tsing s’intéresse aux travailleurs saisonniers qui les cueillent dans les forêts de l’Oregon, avant qu’ils soient revendus à prix d’or au Japon, où ils sont très appréciés. Au fil de ses enquêtes, elle médite sur ce qu’elle définit comme une « troisième nature » – non pas une « deuxième » nature façonnée par l’homme – mais une nature capable de survivre aux multiples ravages de l’Anthropocène.Sont aussi parus cette année-làL’Avènement de la démocratie / Tome 4 : « Le nouveau monde » / Marcel Gauchet / GallimardL’Âge de la régression / Ivan Krastev / Premier Parallèle
Il s’était fait connaître par son essai Accélération (2010), qui décrivait la course effrénée dans laquelle nous jettent le capitalisme et la technique. La logique de croissance est comme un vélo, affirme Hartmut Rosa : si l’on cesse de pédaler, on s’écroule. Avec Résonance, le sociologue et philosophe allemand suggère une réponse au problème posé dans son livre précédent. On aurait pu croire que la solution à l’accélération serait de ralentir – partir en congés, faire du yoga… Or ce n’est pas la vitesse en elle-même qui pose problème, explique Rosa. Le drame est plus profond : nous vivons « une crise profonde de nos relations ». À force d’envisager les gens et choses comme des ressources exploitables à l’infini, nous avons perdu le contact avec le monde – les autres, nous-mêmes, la nature… Pour s’en sortir, la solution n’est pas la lenteur mais la résonance : forger une autre manière d’entrer en relation avec ce qui nous entoure, en acceptant d’être transformés par ce qui s’offre à nous. Inutile de réserver une croisière si vous n’écoutez pas le bruit des vagues ! La résonance ne s’achète pas ; elle affleure, surgit. Pour la vivre, nous devons apprendre à « rendre le monde indisponible », titre de son essai suivant. « Il n’est pas trop tard pour commencer aujourd’hui à œuvrer à la qualité de notre relation au monde – à la fois individuellement et ensemble, politiquement. Un monde meilleur est possible, un monde où il ne s’agit plus avant tout de disposer d’autrui, mais de l’entendre et de lui répondre. »Sont aussi parus cette année-làSur la piste animale / Baptiste Morizot / Actes Sud L’Altruisme efficace / Peter Singer / Les Arènes
C’est un essai à offrir à tous les cœurs brisés. Non parce qu’il promet monts et merveilles, annonçant que la rupture a des vertus réparatrices, voire bienfaisantes. Mais plutôt, au contraire, parce que Marin plonge dans la « déflagration de la rupture », sans euphémiser le chagrin qu’elle cause. Loin de se cantonner à la rupture amoureuse, la philosophe propose une véritable « traversée de la nuit », évoquant les séparations ou déchirements liés à des deuils, des maladies, des catastrophes. Si la rupture est un nœud existentiel des plus douloureux, c’est parce qu’elle s’en prend souvent à notre propre identité, qui « vacille », au point parfois de s’annihiler. Mais, au creux même de ces bouleversements gisent parfois des forces inattendues. La rupture peut, par exemple, laisser une marque dans « la force archaïque du désir », impliquant une sexualité « plus intense », qui porte en elle « la mémoire de la démolition ». Si ces déchirements ne permettent jamais de retour à l’état initial, ils peuvent parfois devenir le « point de départ d’un recommencement ». Sont aussi parus cette année-làLa Pensée écologique / Timothy Morton / ZulmaPlaidoyer pour l’universel / Francis Wolff / Fayard
En ce mois de février 2020, au moment où la pandémie de Covid s’apprête à engloutir la planète et où se manifestent des liens inattendus entre des pangolins chinois, un virus mutant et des humains incrédules, ce livre transforme notre vocabulaire, donc notre vision du monde. Le philosophe qui aime pister les panthères des neiges, les ours ou les loups dans leurs milieux naturels, brise les barrières artificielles qui nous séparent, en accord avec toute une tradition métaphysique et religieuse, de tous les autres vivants, animaux ou végétaux. Il déplore que nous, « primates sociaux obnubilés par leurs congénères », choisissions de ne rien voir « de ce qui se [trame] de vivant dans un lieu ». Il y a tout un monde dans un jardin ! Ce que nous appelions auparavant la nature n’est ni un décor, ni un réservoir de ressources, ni un lieu pour se ressourcer. Nous partageons avec les vivants une « condition vitale universelle ». Il faut donc apprendre à nous décentrer et à inventer un partage de nos vies avec eux, afin de mettre en place une « diplomatie » et même une politique communes. Sont aussi parus cette année-làBrutalisme / Achille Mbembe / La DécouverteLa Fin de l’amour / Eva Illouz / Seuil
Dans l’immédiat post-#MeToo, les débats sont allés bon train, avec leur lot d’innovations conceptuelles – des expressions comme « culture du viol » ou encore « zone grise » ont ainsi gagné en espace médiatique –, de prises de parole jusque-là ignorées mais aussi de douloureuses prises de conscience et d’arguments de mauvaise foi. La notion de consentement, notamment, a cristallisé nombre de discussions : comment être sûr de l’obtenir ? Suffit-il d’un simple oui, ou serait-ce plus sûr de passer par un contrat écrit ? Faut-il s’assurer de le recueillir une bonne fois pour toutes, ou doit-on le renouveler à chaque étape de la soirée, voire à chaque changement de position sexuelle ? Après un essai consacré à Beauvoir et à la soumission féminine, la philosophe Manon Garcia s’est emparée du sujet avec la rigueur de sa formation analytique. Son ambition : faire du consentement, non pas une simple notion, mais un concept qui ne se résume pas à la définition tirée de la théorie des contrats et du droit civil. Car en matière sexuelle, le consentement gagne des contours à la fois plus larges et plus flous. Sa compréhension ne peut se passer de la prise en compte des rapports de pouvoir entre les genres, des mécanismes de domination au sein d’une société patriarcale et des multiples ajustements qui structurent la vie d’un couple. Quand la binarité d’un oui ou d’un non rigidifie l’intelligence, Garcia plaide pour la fluidité d’une conversation qui s’entame – et se poursuit – nécessairement à deux – voire à plusieurs.Sont aussi parus cette année-làQuand les espèces se rencontrent / Donna Haraway / La DécouverteLa Rencontre / Charles Pépin / Allary Éditions
Philippe Descola est l’auteur de l’une des œuvres les plus influentes des vingt dernières années en sciences sociales : Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005). Il y découpe les modalités des relations entre humains et non-humains en quatre catégories – les plus commentées étant le « naturalisme » des Occidentaux et l’« animisme » des peuples de chasseurs-cueilleurs. Mais cette somme est d’une lecture ardue, à la différence d’Ethnographies des mondes à venir. D’abord, les concepts de Descola y sont exposés, sur le ton de la conversation, de façon limpide. On comprend mieux ce qu’il entend par la discipline oxymore qu’il a fondée, « l’anthropologie de la nature », et pourquoi il invite à concevoir une écologie sans naturalisme. Certains développements sont frappants, tel celui où Descola montre que le concept biologique d’évolution a été inventé pour restaurer une vision linéaire et progressiste du développement humain, au moment même où l’interconnexion entre les continents faisait voler cette belle unité en éclats. Last but not least, Alessandro Pignocchi a dessiné de courtes bandes dessinées décapantes, comme celles où l’on voit Emmanuel Macron et Bruno Lemaire partir sur les routes, camper à la belle étoile et manger des sauterelles pour « renouer avec les esprits de la nuit et du vent ».Sont aussi parus cette année-làEnfin libre / Lea Ypi / SeuilÀ propos d’amour / bell hooks / Divergences
Les décisions les plus importantes de notre vie, soutient Laurie A. Paul, celles qui portent sur le choix de notre métier, d’avoir des enfants, de savoir où l’on veut vivre, etc., ne peuvent pas, contrairement à ce que croient les théoriciens du choix rationnel, être prises « en connaissance de cause ». Parce que ce sont des expériences « transformatrices » qui vont faire de nous quelqu’un d’autre que celui que nous étions quand nous avons pris la décision. C’est comme si l’on nous proposait de « devenir un vampire » selon l’expérience de pensée proposée à l’entame du livre. « Lorsque nous sommes confrontés à un tel choix, nous ne pouvons pas savoir à quoi ressemblera notre vie sans vivre cette nouvelle expérience. Mais si nous n’en faisons pas l’expérience, nous ne saurons jamais à côté de quoi nous passons. » Est-ce à dire qu’il faut renoncer à user de la raison dans nos choix de vie et que nous n’en sommes pas vraiment responsables ? Absolument pas. Mais il faut admettre que nous ne savons pas ce que les décisions transformatrices vont faire de nous… sans être paralysés par cette ignorance. Et au final, la seule décision éclairée que nous puissions prendre dans ces situations porte sur le fait de savoir si nous voulons faire le saut, au sens de Kierkegaard… ou pas. « Face aux choix qui peuvent transformer votre vie, vous devez vous demander : est-ce que je plonge dans la jungle inconnue d’un nouveau moi ? Ou est-ce que je reste sur le bateau ? » C’est déjà tout un programme !Sont aussi parus cette année-làEspace public et démocratie délibérative / Jürgen Habermas / GallimardAprès le changement climatique / Dipesh Chakrabarty /Galllimard
L’humanisme est en crise et, avec lui, le beau concept d’« universel ». Pour certains, en effet, il serait le vecteur de la domination européenne, pour d’autres, une vue de l’esprit héritée des Lumières. Peut-on le sauver ? Dans un séminaire tenu en 2023 à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne en fait la démonstration dans un plaidoyer érudit. Inspiré par des figures tutélaires telles qu’Aimé Césaire ou Alioune Diop, fondateur en 1947 de la revue Présence africaine, ainsi que des penseurs contemporains (Susan Neiman, Charles Mills...), il propose trois grands verbes pour réhabiliter l’universalisme, au niveau épistémique comme politique : décentrer le regard, pluraliser les approches, traduire les voix minoritaires. L’universel, qui place en son sein le besoin de justice sociale au niveau planétaire, ne doit pas se construire « contre le pluriel du monde, mais à partir de lui, en la présence de tous ». Il gagne ainsi à se réinventer de manière « latérale », depuis les populations anciennement dominées elles-mêmes : « Il est de la responsabilité des damnés de la Terre de sauver l’universel. » Conscient de l’ampleur de la tâche, Diagne en assume la dimension idéale et presque désuète. Il nous convainc toutefois que cet horizon de pensée demeure indispensable si l’on veut éviter que « les forces de fragmentation » ne l’emportent.Sont aussi parus cette année-làVivre sans / Mazarine M. Pingeot / FlammarionLe Nœud démocratique / Marcel Gauchet / Gallimard
Ce n’est pas tous les jours qu’un philosophe aussi prolifique et admiré déclare prendre sa retraite. Professeur à la Sorbonne, André-Comte Sponville avait déjà quitté l’Université, à moins de 50 ans, après le succès de son Petite Traité des grandes vertus (1995), pour vivre de sa plume et de ses conférences. Il revient dans ses ultimes études à la fois sur son éthique et sa métaphysique, celle d’un gai désespoir, sceptique et matérialiste, ainsi que sur ses lectures des philosophes – Sénèque, Épicure, Montaigne, Spinoza, Althusser, Conche. « Parce que la proximité de la mort pousse à profiter de la vie plus qu’à travailler ou à s’occuper de sa propre pensée plutôt que de celle de ses devanciers » – cela présage à l’avenir des textes plus personnels. Ceux-ci le sont déjà, même s’ils restent dans la pudeur d’une conversation lumineuse avec les auteurs. Comme celle sur le suicide (et de l’euthanasie) qui ouvre l’ensemble. Est opportun, apprenons-nous, le vent le plus propice qui pousse « vers le port » (« ob portum »). L’opportunité de vive, indissociable de celle de mourir, même si la première fonde la seconde, conduit à « accepter ce qu’il y a en nous de mobilité, de variété, de souplesse, d’impermanence, donc aussi d’inconstance et de fragilité ». On attend avec impatience le traité « plus personnel » consacré à cette sagesse de la mobilité…Sont aussi parus cette année-làHypnocratie / Jianwei Xun / Philosophie magazine ÉditeurLe Passé à venir / Tim Ingold / Seuil
Question de Maïwenn, 11 ans