“On change d'ère ?” / Nos grandes questions
“La religion n’est pas la matrice cachée des sociétés humaines” : entretien avec Nathalie Heinich
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine « On change d'ère ? “Philosophie magazine” a 20 ans ! », en kiosque le 04 juin 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« La religion n’existe pas », affirmez-vous en couverture de votre nouveau livre paru chez Gallimard. C’est une provocation ?
Nathalie Heinich : Ce que j’entends par cette formule, en effet un peu provocante, c’est que « la » religion n’existe pas en tant que réalité objective, pas plus d’ailleurs que « le religieux ». Il n’existe que des religions, descriptibles et analysables, qui se déclinent selon des pratiques variées répondant à des fonctions différentes, qui peuvent s’exercer aussi dans des contextes non religieux. Une certaine tradition sociologique, incluant Émile Durkheim ou Raymond Aron, a tendance à faire de la religion l’être vrai de la société. Aron écrit : « La religion, c’est la collectivité elle-même prenant conscience d’elle-même. » Je m’inscris en faux par rapport à cette idée. La religion n’est pas la matrice cachée des sociétés humaines, et les religions ont un caractère relatif et contextuel, que j’éclaire avec le concept de « configuration » emprunté au sociologue Norbert Elias. Une religion, c’est une simple configuration d’éléments interdépendants, qui forment à un moment donné un « bouquet de fonctions » dont aucune, prise indépendamment, n’est ontologiquement religieuse. Cette approche oblige à décomposer le phénomène pour en saisir le caractère conjoncturel – donc potentiellement vulnérable aux transformations.