Entretien
Nathalie Heinich : “Le concept de ‘décivilisation’ est utile pour penser certains phénomènes contemporains”
Nathalie Heinich en 2018. © Hannah Assouline/opale.photo
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Emmanuel Macron persiste et signe. Après avoir parlé récemment de « décivilisation », le président de la République a réutilisé le terme pour analyser les émeutes de l’été. Comment le sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990), inventeur de la formule, l’emploie-t-il dans son œuvre ? Est-elle bien applicable aujourd’hui ? Nous avons demandé son avis à la sociologue Nathalie Heinich, qui a signé l’ouvrage de référence La Sociologie de Norbert Elias (La Découverte, 1997) ainsi que Dans la pensée de Norbert Elias (CNRS éditions, 2015).
Comment faut-il comprendre la notion de civilisation dans l’œuvre de Norbert Elias ?
Nathalie Heinich : Il s’agit d’un concept tout à fait central dans son travail. Norbert Elias l’a exposé dans plusieurs ouvrages, notamment dans les deux premiers traduits en français : La Civilisation des mœurs et La Dynamique de l’Occident. L’idée qu’il développe à travers lui, c’est que la société occidentale a connu une évolution à partir de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance, notamment avec la société de cour, qui a entraîné l’imposition progressive de nouvelles manières dans l’aristocratie. Ces manières se caractérisent par la mise à distance et l’invisibilisation des fonctions corporelles, le contrôle sur soi et ses émotions – le fait, par exemple, de manger avec une fourchette plutôt qu’avec ses doigts. Elles se sont diffusées ensuite, par imitation, aux couches bourgeoises puis à l’ensemble du peuple. C’est ce mouvement qu’il appelle « civilisation des mœurs ».
“Chez Elias, le terme de civilisation renvoie à un processus – comme le mot ‘modernisation’, par exemple – et non à un état figé de la société. Il en va de même pour le terme de décivilisation”
C’est donc un terme uniquement descriptif ?
Il y a évidemment une ambiguïté constitutive du mot même, qui, dans notre langage, est connoté positivement. On peut être tenté de l’entendre comme un terme normatif, qui sous-entendrait un progrès. Mon interprétation, c’est que le travail d’Elias est celui d’un chercheur et non d’un essayiste, et qu’en cela il est essentiellement descriptif. Il n’a pas essayé de faire la critique ou l’éloge de la civilisation occidentale contre la barbarie ou la sauvagerie. Il analyse simplement les raisons pour lesquelles les formes d’interactions et les règles de comportement se sont développées comme elles l’ont fait dans les sociétés occidentales modernes, ainsi que leurs conséquences. Comme sa pensée est processuelle et non statique, de la même manière qu’on pourrait par exemple parler de modernisation, la civilisation renvoie chez lui non pas à un état de ces sociétés qui serait figé mais à un processus en cours.