Elias Canetti : vivre dans l’attente
Silhouettes © Matan Levanon/Unsplash copie
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Prix Nobel de littérature en 1981, juif séfarade né en Bulgarie et installé à Vienne dans les années 1930, où il assiste à la montée du fascisme, Elias Canetti consacre un chapitre de son grand essai “Masse et Puissance” aux épidémies. Confrontation collective avec la possibilité de la mort, la maladie enclenche aussi la passion de survivre. Extrait.
« De tous les malheurs dont l’humanité a été affligée de tous temps, les grandes épidémies ont laissé un souvenir particulièrement vivace. Elles éclatent avec la soudaineté de catastrophes naturelles, mais alors qu’un tremblement de terre s’achève après quelques brèves secousses, l’épidémie a une durée qui peut s’étendre sur des mois ou même sur une année. Le tremblement de terre atteint d’un seul coup le sommet de l’horreur, ses victimes périssent toutes à la fois. Une épidémie de peste agit au contraire par sommation, au début quelques-uns seulement sont pris, puis les cas augmentent ; on voit des morts partout, bientôt on en voit rassemblés plus que des vivants. Il se peut que le résultat de l’épidémie soit finalement identique à celui d’un tremblement de terre. Mais les gens sont témoins de la grande mort, elle se joue et s’accroît sous leurs yeux. C’est comme s’ils participaient à une bataille qui dure plus longtemps que toutes les batailles connues. Mais l’ennemi est dissimulé, on ne peut le voir ni le rencontrer nulle part. On se contente d’attendre d’en être touché. L’adversaire mène seul le combat. Il frappe quand il veut. Il en frappe tellement que l’on en vient fatalement à redouter qu’il ne frappe tout le monde. […]