Hors-série "L'art de ne rien faire"

L'attente chez les philosophes

Octave Larmagnac-Matheron publié le 2 min

De Simone Weil à Heidegger, c’est au début du siècle dernier que l’attente est devenue philosophique.

 

Thème apparemment anodin, longtemps abordé à la marge, l’attente devient un concept central en philosophie dans la première moitié du XXe siècle : la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. Simone Weil l’intronise par le biais de la notion d’attention, qu’elle développe dans ses lettres au père Joseph-Marie Perrin, publiée sous le titre Attente de Dieu. À l’attention commune, concentrée sur quelque chose, elle oppose une attention supérieure, plus profonde : un « effort négatif » par lequel l’homme renonce à aller vers les choses pour les laisser venir à lui. « La pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher. […] La recherche mène à l’erreur. »
 

À la « vertu volontaire », Weil oppose la patience réceptive, ouverte à la « grâce ». Le ton est ouvertement religieux. L’attente est indissociable de la parousie : l’imminence du retour du Christ annoncé par sa présence invisible dans le monde. Heidegger reprend lui aussi le thème dans Sérénité, mais dans un horizon séculier. L’attente est attente de « l’essence de la pensée », essence dont nous ne décidons pas mais qui doit venir à nous. « L’attente ne s’engage absolument pas dans une représentation. […] Elle n’a pas d’objet. […] Dès lors que nous nous représentons ce vers quoi notre attente est tournée et que nous l’amenons à se tenir devant nous, nous ne sommes plus en attente. […] Dans l’attente, nous laissons ouvert ce vers quoi elle tend. » L’attente est une « ouverture » à l’événement « hors d’attente », comme le dira Maldiney dans son article « De la transpassibilité ». Une attente qui n’anticipe pas mais laisse venir. « La rencontre ouvre l’attente au moment même qu’elle la comble. C’est en la comblant qu’elle l’ouvre. » Blanchot, de son côté, parlera d’une « attention distraite en attente et retournée jusqu’à l’inattendu » dans L’Attente, l’oubli (1962).

 

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