Récit

Simone contre Simone

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Simone contre Simone

Simone Weil - Simone de Beauvoir. © DR - © Photo12/Picture Alliance. ©Illustration William L.

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Cet article est issu du numéro 163 de Philosophie magazine « La sobriété. Pourquoi est-il si difficile de se modérer ? », en kiosque le 21 septembre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Simone Weil et Simone de Beauvoir se connaissaient mais ne se supportaient pas. Un antagonisme révélé par Les Visionnaires, nouveau livre de l’ex-rédacteur en chef de l’édition allemande de Philosophie magazine, Wolfram Eilenberger. Il revient sur leurs oppositions, tant personnelles que philosophiques.

 

Sorbonne, fin des années 1920. Simone Weil prépare le concours de l’École normale supérieure. Elle passe les mêmes épreuves que Simone de Beauvoir, d’un an plus âgée. Au lycée Henri-IV, la première est la favorite du professeur star, le philosophe Alain, qui admire la précocité d’une élève « toujours courant devant ». Surtout, il se raconte que Weil, apprenant qu’une famine frappait la Chine, s’est mise à pleurer. Beauvoir confesse son admiration pour ce sanglot universel : « Ces larmes forcèrent mon respect plus encore que ses dons philosophiques. J’enviais un cœur capable de battre à travers l’univers entier. » Pourtant, la rencontre des deux Simone tourne court. Pour Weil, seule compte la Révolution qui donnera à manger à tout le monde. Beauvoir réplique que le problème n’est pas de faire le bonheur des gens mais de trouver un sens à leur existence. « On voit bien que vous n’avez jamais eu faim », lâche la plus jeune. « Nos relations s’arrêtèrent là », conclut l’aînée.

C’est la dernière interaction connue entre ces deux philosophes dont la liste des points communs tient pourtant de la coïncidence cosmique – le prénom, l’âge, le sexe, l’origine sociale bourgeoise, l’enfance parisienne, l’éducation, les diplômes et le métier de professeure de philosophie. Mais, surtout, pour parler comme les existentialistes, ces femmes ne sont pas des îles ou de purs esprits, elles sont toutes deux en une même situation. Ces jeunes intellectuelles évoluent au seuil des années 1930 dans un bouillonnement politique et social qui conduira au pire, sommées de répondre au marxisme, au colonialisme, à la condition ouvrière, à la guerre d’Espagne et à la Seconde Guerre mondiale. L’histoire exige qu’elles fassent usage de leur liberté. Et la façon dont ces deux Simone interprètent leur rôle de philosophe en situation peut difficilement être plus divergente.

Cet antagonisme passionne le philosophe Wolfram Eilenberger, au point d’en faire le cœur de son nouveau livre, Les Visionnaires (lire l’encadré p. 36). En mêlant le récit de leur vie à celles de deux autres femmes philosophes, Hannah Arendt et Ayn Rand, il déroule le « fil invisible » reliant les existences de Beauvoir et de Weil. Lorsque nous l’interrogeons, il se montre stupéfait que personne n’ait encore entrepris le récit philosophique de ces trajectoires, qui, partant du même point, sont arrivées à des destinations opposées.

 

La place des autres

Premier point de contention entre les deux Simone : le rapport à autrui. « La question que se pose Beauvoir pendant sa jeunesse est : “Pourquoi les autres existent ?” » explique Wolfram Eilenberger. Dans La Force de l’âge (1960), elle évoque son point de vue et celui de son partenaire, Jean-Paul Sartre : « Je nous avais installés ensemble au centre du monde ; autour de nous gravitaient des personnages odieux, ridicules ou plaisants, qui n’avaient pas d’yeux pour me voir : j’étais le seul regard. » Un monde dans lequel elle est le seul regard, c’est un monde d’objets : les autres ne sont que des surfaces sur lesquelles se réfléchit sa subjectivité, des personnages, non des personnes. Pourtant, elle reconnaît la présence de cette autre Simone : « L’existence de cette étrangère s’imposait », avoue-t-elle. Le ton change, il s’agit bien d’une existence, d’une autre à part entière : « Son intelligence, son ascétisme, son extrémisme, son courage m’inspiraient de l’admiration, et je savais que, m’eût-elle connue, elle n’en eût pas éprouvé pour moi. Je ne pouvais pas l’annexer à mon univers et je me sentais vaguement menacée. »

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