Entretien
Wolfram Eilenberger : “La Super League, c’est le stade final et cynique du football”
Wolfram Eilenberger au festival international de philosophie phil.cologne, en 2020. © Horst Galuschka/dpa/AFP
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Alors que le projet de douze des meilleurs clubs européens de football d’une Super League semble prendre l’eau, suite à la protestation des supporters anglais notamment, nous avons interrogé l’essayiste allemand Wolfram Eilenberger, auteur du Temps des magiciens (Albin Michel 2019) et grand amateur de football. Il déchiffre dans ce projet d’un « tournoi sans compétition » la logique du nouveau capitalisme, post-Covid, qui ne valorise plus ni la concurrence ni la performance, et qui, pour maximiser ses profits, cherche de plus en plus à se couper du monde et de toute incertitude. Quitte à vider, ici, le jeu de sa substance.
Douze grands clubs européens d’Angleterre, d’Espagne et d’Italie, dont le Liverpool, le Milan AC et le Real Madrid, ont uni leurs forces lundi pour former une « Super League ». Cette nouvelle compétition, qui doit concurrencer la Ligue des champions de l’UEFA, sera entre autres financée par la banque américaine JPMorgan Chase [la plus grande banque des États-Unis] ; par ce biais, les douze clubs récupèreront au moins 3,5 milliards d’euros… Qu’en pensez-vous ?
Wolfram Eilenberger : Tout d’abord, ça fait clairement apparaître que le football n’est en aucun cas un miroir de la société, mais plutôt une sorte de laboratoire pour l’avenir. La pandémie avait fait naître l’espoir qu’on retrouve la raison économique, qu’on calme les logiques ultracapitalistes à l’oeuvre et qu’on puisse enfin se mettre à réguler le néolibéralisme sauvage ; l’initiative de la Super League révèle de manière exemplaire que c’est plutôt le contraire qui risque de se produire : les inégalités sont toujours plus criantes, et elles sont amenées à s’accélérer encore davantage. Pourtant, comme l’a récemment déclaré le président du Bayern Munich, Herbert Hainer, le football, c’était le « modèle économique parfait ». Mais ce modèle a été ébranlé par l’absence des supporters dans les stades en raisons des restrictions sanitaires. Aujourd’hui, on constate donc que certains clubs tentent de sortir de la crise par des méthodes agressives. Et on ne peut qu’être choqué par ces procédés. Ce qui se confirme ici, en fin de compte, c’est ce constat – que fait aussi bien la gauche que la droite – que le capitalisme n’a en réalité plus du tout besoin de la concurrence. La concurrence n’est plus utile à sa logique, donc elle n’est plus valorisée. En conséquence de quoi, la Super League crée essentiellement une compétition sans concurrence.
“Les clubs veulent des tournois sans compétition, donc fermés à la concurrence. C’est le résultat d’une logique à l’œuvre depuis longtemps dans le foot”