Controverse
Pour ou contre l’interdiction du port du voile dans l’espace public ? Les arguments d’Yves Michaud et de Nathalie Heinich
Deux femmes musulmanes voilées se promènent dans un parc de Montpellier (34), le 17 octobre 2025. © Guillaume Bonnefont/IP3/Maxppp
Interdire le voile dans l’espace public au nom de la lutte contre l’islamisme : la proposition du Rassemblement national fait débat. Le philosophe Yves Michaud, favorable à cette interdiction, et la sociologue Nathalie Heinich, attachée à la laïcité mais opposée à cette proposition, exposent ici leur désaccord.
Yves Michaud : “Je suis pour l’interdiction du voile, mais le combat décisif sera social et politique, pas juridique”
Le vote sous la présidence de Jacques Chirac de la loi du 15 mars 2004 – « encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics » – visait les insignes religieux en général, mais plus particulièrement le « voile » ou niqab islamique. J’avais alors exprimé publiquement mon opposition. Ma réserve tenait à mes principes libertariens et à mon empirisme de fond : je considère les croyances comme foncièrement intérieures, et l’on doit respecter la liberté de se vêtir comme on l’entend, dans les limites de la pudeur. De toute manière, dans les écoles, la bigarrure des accoutrements était déjà grande : têtes rasées, coiffures afro ou rasta, tatouages de toutes sortes, chignons, robes, survêtements, collants, pantalons baggy, etc., etc.
Je dois ajouter que j’ai toujours été mal à l’aise avec la notion de laïcité. L’école publique doit être confessionnellement neutre, mais je ne comprends pas ce que veut dire « laïc », surtout quand l’enseignement privé confessionnel est « sous contrat d’association » avec l’État et subventionné par lui… Pour aggraver mon cas, je dirai que je ne comprends pas plus l’interdiction d’enseigner soi-même ses enfants ou avec des précepteurs et amis. Quand je vois la situation désastreuse de l’enseignement public, si j’avais aujourd’hui des enfants en âge d’être « enseignés », j’essaierais de monter un petit cours privé avec des amis. Nos enfants en apprendraient plus avec plus de temps libre. Mais c’est une autre question.
La contrepartie de mon libertarianisme est que, dans le domaine régalien de la constitution politique organisant la communauté, je considère la loyauté des citoyens envers cette communauté comme une condition sine qua non. Et donc, que toutes les menées religieuses ou politiques mettant en cause cette communauté doivent être réprimées sans état d’âme. Par exemple, je persiste à penser que la déchéance de la citoyenneté doit être prononcée dans les cas de terrorisme, quitte à faire des apatrides quand les terroristes en question n’ont pas de double nationalité : un terroriste à la Salah Abdeslam ou à la Mohamed Merah affiche clairement qu’il veut détruire la communauté et n’a plus rien à y faire.
Les récentes propositions d’interdiction du voile islamique et de l’abaya dans la pré-campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2027 m’ont conduit à reprendre la réflexion.
Il faut d’abord admettre que le port de vêtements conformes à la tradition islamique (pas seulement le niqab [long habit noir qui couvre les cheveux et le visage] mais aussi son avatar fashion l’abaya [long habit qui couvre les cheveux mais pas le visage]) est aujourd’hui courant et même massif dans certains quartiers. Allez à Saint-Denis, Vaulx-en-Velin, Le Mirail, ou Pantin ! Il ne s’agit plus de simple liberté vestimentaire mais du port d’un uniforme à signification religieuse et parfois ethnique associé à un message d’opposition aux principes de la communauté politique. Les prédicateurs et responsables d’associations islamiques ne cachent d’ailleurs pas leur vœu de voir la charia, la loi islamique religieuse, remplacer la loi républicaine. Ce désir de charia s’exprime ouvertement dans la soumission des femmes à ces tenues vestimentaires.
“J’ai des doutes sur l’efficacité d’une telle interdiction, compte tenu de l’ampleur prise par le port des tenues confessionnelles”
Je serais donc porté aujourd’hui à rejoindre les partisans de leur interdiction. Sauf que... J’ai des doutes sur l’efficacité d’une telle interdiction, compte tenu de l’ampleur prise par le port des tenues confessionnelles. Et l’effet qu’aurait son échec m’inquiète plus encore. Qui sait que la loi n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 interdit la dissimulation du visage dans l'espace public ? Comme on peut le constater un peu partout en circulant, elle n’est pas appliquée et donne lieu à moins de 200 procès-verbaux par an. Le droit et la loi ne me semblent plus un outil à la hauteur de l’enjeu et il n’y a pas pire qu’une loi bafouée.
Force est de constater que les populations « à voile » sont de plus en plus nombreuses et soutenues dans leurs revendications tant par des associations islamiques nombreuses et actives que par au moins un parti politique français majeur et efficace, La France insoumise, et une partie de ses alliés écologistes et socialistes du Nouveau Front populaire. Il faut également constater que l’« Islam de marché », selon l’excellent titre du livre de Patrick Haenni, connaît un développement exceptionnel (offre halal un peu partout, Master Poulet, Kentucky Fried Chicken, abayas dans les magasins, etc.). Sans oublier l’Islam de loisir, pour la fréquentation des piscines, les compétitions sportives ou les clubs de vacances, voyages et pèlerinages. Bref, la partie me semble perdue sur le terrain des règles de droit. Ce serait bien d’interdire : mais qui obéira ?
Que peut-on faire, alors ? Dans l’immédiat, là où une action concrète et rapide est possible, le port d’un uniforme à l’école serait la première mesure à prendre. Après tout, les gamins sont déjà en uniforme – que ce soit en leggings ou en abaya –, et imposer aussi un nivellement social par la tenue n’aurait rien d’antirépublicain, et cela pourrait aussi contribuer à la diminution du racket et des harcèlements. Je ne comprends toujours pas pourquoi personne ne veut de cet uniforme, qui, en plus, serait économique pour les familles.
Dans le même temps, il faudrait renforcer les politiques répressives (je dis bien répressives !) contre les menées anti-républicaines d’origine islamiste (j’écris cette fois « islamiste » et non « islamique » pour faire la différence entre un Islam politique de prise de pouvoir et un Islam de croyance), et probablement instituer des conditions plus larges de déchéance de la nationalité.
“On n’interdira pas les abayas, et il se trouvera toujours des ‘juristes’ pour argumenter contre leur interdiction au nom de droits de l’homme que par ailleurs ils méprisent”
Je préconise également un contrôle accru de l’immigration. Ici encore, la démagogie n’a pas sa place. Il ne s’agit pas de « stopper l’immigration », ce qui est aussi impossible qu’interdire l’abaya, mais de bloquer les dérives autorisées et encouragées par des gouvernements socialistes comme centristes (de Chirac à Macron). Le regroupement familial doit en particulier être redéfini et resserré de manière que n’arrivent pas des ascendants ou descendants ne parlant pas le français et reformant des cellules ethniques coupées de la communauté républicaine. Ayant beaucoup voyagé au Maghreb, y compris juste après la guerre civile algérienne des années 1990, j’ai cru un temps en voyageant sur Aigle Azur ou Air Algérie que les jeunes Franco-Algériens qui partaient « au bled » importeraient là-bas les modes de vie européens et une partie de nos idéaux politiques. J’ai dû me rendre compte qu’ils revenaient au contraire avec les convictions du « bled » pour rejoindre l’enfer sucre-glace de la Sécu, du RSA, de Master Poulet et des cités.
En d’autres mots, il faut travailler lentement mais fermement et avec insistance au renforcement de la communauté politique républicaine et ne rien attendre des solutions miracles. On n’interdira pas les abayas, et il se trouvera toujours des « juristes » pour argumenter contre leur interdiction au nom de droits de l’homme que par ailleurs ils méprisent. Mais on pourrait, peut-être, je dis bien peut-être, donner moins envie de les porter.
Nathalie Heinich : “Une interdiction du voile serait contraire à la laïcité, et même contre-productive”
Certains considèrent le port du voile islamique comme un simple marqueur de foi musulmane, et à ce titre invoquent la liberté de culte, garantie en France par la loi. Je pense qu’il faut le considérer avant tout comme le signal d’appartenance à un clan : celui des adeptes d’une conception intégriste de l’islam, en vertu de laquelle les musulmanes doivent être réservées aux musulmans, séparées d’eux, infériorisées et implicitement chargées de réguler les pulsions masculines en dissimulant ce qui pourrait les exciter. Bref, c’est un étendard à la fois communautariste et sexiste.
« Mais c’est la liberté des femmes de choisir de le porter ! », objectent les néoféministes, converties à un féminisme communautariste, américanisé et pro-islamiste, vidé de ses valeurs de fraternité, d’égalité et de liberté. Oui, même de liberté, car qui serait assez naïf pour croire que le voilement relèverait d’un choix pour les musulmanes, alors que les intégristes le revendiquent comme une obligation ? Qui serait assez naïf pour croire que les musulmanes seraient à l’abri des pressions communautaires d’obéissance à la norme intégriste, sous peine de se faire houspiller, violenter voire exclure de la famille ?
« Mais beaucoup de musulmanes choisissent de porter le voile : c’est les infantiliser que de les considérer comme étant sous influence ! » objectent – toujours elles – les néo-féministes, jamais en retard d’une naïveté. À quoi je réponds que peu importent les motivations des femmes voilées (et d’ailleurs, comment y accéder ?) : ce qui est pertinent, ce ne sont pas les causes psychologiques mais les effets sociologiques de leur comportement. Or l’effet du port du voile c’est de le normaliser, donc de répandre dans les esprits l’idée qu’une bonne musulmane serait forcément voilée – voire, chez les enfants des quartiers à forte population immigrée, l’idée qu’une femme serait forcément voilée. Ainsi devient anormal le fait de se montrer tête nue, ce qui restreint de fait la liberté de ne pas se voiler : cette liberté que les Iraniennes sont prêtes à payer de leur vie, pendant qu’en France les traîtres à la cause du féminisme prennent, au nom du féminisme, le parti de leurs oppresseurs. Triste destin d’une cause effondrée sous le communautarisme victimaire, la haine des hommes et l’amour du censeur pour peu que celui-ci se prétende dominé.
“Autant j’aimerais que le voile disparaisse de nos rues, autant je ne pense pas qu’il faille légiférer pour cela”
Faut-il donc interdire ce signal non pas islamique mais intégriste, fondamentaliste et sexiste ? Autant j’aimerais qu’il disparaisse de nos rues, autant je ne pense pas qu’il faille légiférer pour cela. La loi de séparation des Églises et de l’État dispose, très raisonnablement, que l’affichage de signes religieux peut être interdit en contextes civiques, c’est-à-dire les lieux d’exercice de la citoyenneté, comme les mairies ou les tribunaux, et les lieux de son apprentissage, comme les établissements scolaires, où l’élève doit pouvoir se déprendre des influences familiales de façon à protéger sa liberté de conscience.
Mais la rue n’est pas un contexte civique : elle est un contexte public, beaucoup moins régulé. Là, l’interdiction du port d’un signe religieux y serait inconstitutionnelle. Et si le niqab a pu être banni en France en 2010, ce n’est pas au nom de la laïcité mais au nom de la sécurité – et aussi, ai-je plaidé à l’époque, au nom de la dignité des femmes, car comment accepter qu’un être humain soit privé de visage ? La laïcité n’interdit pas de manifester ses croyances religieuses : elle protège au contraire la « liberté de culte » (laquelle n’est pas, soit dit en passant, la « liberté religieuse », notion trop floue et abstraite, qui peut autoriser des extensions problématiques).
“L’abstention d’affichage des convictions religieuses dans l’espace public ne relève pas de la légalité mais de la civilité”
C’est pourquoi l’abstention d’affichage des convictions religieuses dans l’espace public ne relève pas de la légalité mais de la civilité. En France existe une convention implicite qui incite (mais ne contraint pas) à la discrétion dans cet affichage – sans doute un héritage des guerres de religion, vieux traumatisme national. Respecter cette discrétion, c’est manifester une véritable intégration à la « communauté des citoyens » ; ne pas la respecter, c’est signifier un défaut d’intégration. Mais personne ne peut être sanctionné pour manquement aux règles du savoir-vivre : tout ce qu’on peut sanctionner en démocratie, c’est le non-respect des lois. Et donc, tout ce qu’on peut demander à nos concitoyennes musulmanes, c’est de s’abstenir de s’afficher comme musulmanes pour mieux signaler qu’elles se considèrent, avant tout, comme des citoyennes. Mais si l’on peut le souhaiter, on ne peut pas l’exiger.
« Mais la pudeur ! » invoquent certaines, pour qui couvrir ses cheveux semble aussi impératif que, pour nous, couvrir ses seins ou son sexe. Ce à quoi je réponds que la pudeur, pour moi, c’est ne pas afficher ce qui pourrait nous désunir, et donc de ne pas me mettre leur religion sous le nez : à moi, qui ai la chance de ne pas avoir de religion, c’est leur voile qui me paraît impudique.
La proposition d’interdiction formulée par le Rassemblement national [RN] est non seulement anticonstitutionnelle mais totalement irréaliste, comme en témoignent les difficultés à faire respecter aujourd’hui la loi sur le voile intégral. Cette interdiction serait, en outre, contre-productive, car elle serait immédiatement utilisée par les islamistes, et leurs idiots utiles de la gauche radicale, comme une preuve d’« islamophobie d’État », et un motif supplémentaire de victimisation – et l’on sait combien celle-ci sert aujourd’hui d’arme politique, grâce à l’emprise par la culpabilisation.
Beaucoup plus efficace serait un autre train de mesures : contrôler strictement l’activité de propagande des Frères musulmans, leur promotion de la réislamisation des populations issues de l’immigration, leurs actions de systématisation et de normalisation des marqueurs d’appartenance. On pourrait aussi envisager d’interdire en tous lieux le voilement des mineures, au nom de la protection de l’enfance. Et mettre en place un Numéro vert d’alerte sur les pressions religieuses, interdites au nom de la liberté de conscience.
La proposition du RN n’est qu’un coup politique à horizon électoral sur le dos de la laïcité, qui n’a jamais prôné la stigmatisation de la pratique religieuse, qu’elle soit juive, chrétienne, musulmane ou autre. En ce sens, cette proposition ne fait que trahir la perversité du RN – qui n’a rien à envier, sur ce point, à la perversité des Frères musulmans.