Nos grandes questions
“L’idée d’un ‘progrès technique’ suppose que les machines conduisent l’histoire” : entretien avec François Jarrige
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine « On change d'ère ? “Philosophie magazine” a 20 ans ! », en kiosque le 04 juin 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Quand on divise l’histoire humaine en âges liés à la technique – âge du bronze, de la vapeur, de l’atome, du numérique… –, ne suppose-t-on pas que la technique mène le monde ?
François Jarrige : Sans doute, mais posez-vous la question : l’âge de la vapeur, par exemple, c’est quand ? Au XIXe siècle ? On a pu calculer qu’entre 1780 et 1880, la France a consommé à peu près 400 millions de tonnes de charbon. Cela correspond à 1,5 milliard de tonnes de CO2 relâchées dans l’atmosphère, soit ce qu’on émet désormais en trois ans avec nos consommations fossiles ! Certes, en France, on ne consomme plus de charbon, mais du gaz et du pétrole. Mais le charbon est consommé en Chine, en Allemagne, ailleurs… Par conséquent, l’âge de la vapeur, c’est aujourd’hui. Une centrale nucléaire est une machine à vapeur qui utilise un combustible très puissant pour faire tourner des turbines et ce qui s’échappe des cheminées, c’est de la vapeur d’eau. Le schéma que vous évoquez suppose qu’on serait passé de l’âge du charbon à l’âge du pétrole, puis à l’âge du nucléaire, selon une logique de transitions successives. Mais les dynamiques historiques ne fonctionnent pas ainsi, et c’est plutôt la symbiose des matières qui domine : l’âge du pétrole, c’est aujourd’hui. L’âge du charbon, c’est aujourd’hui. Et l’âge du nucléaire, c’est aujourd’hui. Cette succession mécaniste est liée à une vision évolutionniste de l’histoire qui date de la fin du XIXe siècle. C’est un fatalisme technique selon lequel l’avenir sera meilleur que le passé, notamment grâce à la multiplication des machines.
Pas sûr que l’avenir soit meilleur, en revanche, les machines se multiplient ! D’où une vieille question toujours actuelle : est-ce que les machines font l’histoire ?