“On change d'ère ?” / Nos grandes questions
Défendre l’habitabilité, un défi juridique pour le XXIe siècle : dialogue avec Baptiste Morizot et Laurent Neyret
Laurent Neyret - Baptiste Morizot. ©Collection particulière - ©Etienne Maury/Collectif item pour PM
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine « On change d'ère ? “Philosophie magazine” a 20 ans ! », en kiosque le 04 juin 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pendant dix ans, le juriste Laurent Neyret et le philosophe Baptiste Morizot ont réfléchi pour trouver le meilleur moyen de lutter contre la destruction du vivant en employant l’outil du droit. De leur échange est née une proposition originale, le « principe habitabilité », présentée dans un « Tract » des éditions Gallimard qui vient de paraître, Liberté, Dignité, Habitabilité.
Pouvez-vous dresser un rapide état des lieux du droit de l’environnement aujourd’hui ?
Laurent Neyret : En France comme à l’étranger, c’est un droit foisonnant, mais c’est surtout un droit faible en pratique. Il est éclaté dans de nombreux codes, chartes et traités, ce qui le rend difficile d’accès. C’est un droit d’ingénieurs, technique, peu praticable par les acteurs du droit. Il est aussi peu contraignant et quand c’est le cas – gestion de l’eau, des déchets, de l’occupation des sols… –, ses règles manquent de légitimité, de cohérence et donc d’efficacité. Mais la découverte, vertigineuse, de notre enquête est ailleurs. Le droit de l’environnement n’a pas nommé la valeur cardinale qu’il protège comme une cathédrale sans fondation, donc fragile.
Baptiste Morizot : À mes yeux, le droit de l’environnement français a une amplitude et une puissance réelles. Mais il n’est pas à la hauteur des enjeux actuels, c’est-à-dire des atteintes aux conditions de la vie. Nous ne savons pas faire face au réchauffement climatique, ni à l’empoisonnement diffus des sols, des eaux et des corps. Cela tient en partie à la grammaire même de ce droit. Le concept d’« environnement » est problématique : il désigne ce qui se trouve autour de nous, ce qui ne nous concerne donc qu’indirectement. Par ailleurs, c’est un droit qui réinterprète l’environnement en une série de paramètres. Or ce qui rend la vie possible, c’est un tissu d’interdépendances. Réduire l’environnement à un poste de bilan, à un espace de paramètres quantifiables génère un cadrage structurel qui empêche le droit de se hisser à la hauteur des défis que nous avons à relever.
“L’habitabilité est là, sous nos yeux, qui attend d’être révélée, elle n’a pas besoin d’être définie de manière rigide en droit”
C’est pourquoi vous proposez de combler le « trou » de cet édifice juridique en lui donnant une valeur fondatrice, que vous appelez le « principe habitabilité ». Pouvez-vous le définir ?