2006-2026 : une histoire philosophique des vingt dernières années
2016 : le pouvoir de séduction et la véritable nature des théories du complot
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine « On change d'ère ? “Philosophie magazine” a 20 ans ! », en kiosque le 04 juin 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Making-of
En France, les sondages montrent qu’une personne sur cinq adhère à un énoncé conspirationniste. Un phénomène sur lequel a enquêté Philippe Huneman, spécialiste de philosophie de la science, qui s’est penché pour nous sur la croyance aux Illuminati – une société secrète qui manipulerait les autres sociétés secrètes, comme les francs-maçons, depuis le XVIIIe siècle.
Extrait du n° 96
Le coût du doute de principe
« Reste la question philosophique : pourquoi ne devrait-on pas croire aux théories du complot ? Au fond, pourquoi est-il tout simplement faux que les Illuminati dirigent le monde ? À l’instar de nombreux problèmes philosophiques, si nous avons l’intuition que l’attribution du 11-Septembre et de la mort de lady Di au Mossad est, à chaque fois, une élucubration irrationnelle, lorsqu’on est confronté à ceux qui argumentent en faveur de ces visions, il est difficile d’expliciter le principe général en vertu duquel tout cela est irrationnel. Si les Illuminati posent une vraie question philosophique, c’est précisément celle-là. […] Émettre un doute de principe envers l’expertise s’avère irrationnel, parce que celui-ci contredit l’une des bases de la formation et de la justification du savoir : si je peux douter de certains experts, c’est que j’ai précisément confiance dans d’autres, venus d’autres disciplines, qui ont construit un certain savoir sur lequel reposent mes croyances. Si je devais accepter la méfiance systématique envers les journaux, chercheurs, médias, qu’adviendrait-il ? Je ne pourrais au fond me fier à aucune de mes croyances : les médicaments peuvent être des poisons, les journaux sont des romans… Le coût, en termes de possibilité de connaître quoi que ce soit du monde et d’y adapter mes actions, deviendrait extrêmement élevé ! Ce coût, qu’on nomme épistémique, est, en comparaison des bénéfices escomptés, totalement excessif pour les théories du complot. Supposons ainsi que l’homme n’ait jamais marché sur la Lune, que l’alunissage ait été en réalité filmé à Hollywood selon le désir de quelques Illuminati : quelle quantité de mensonges, de dissimulation, aura-t-elle été requise pour diffuser et maintenir un tel secret ? Toute la Nasa, l’ensemble du système scientifique américain et mondial dans son ensemble ne seraient qu’une vaste supercherie. […] Ainsi, si la thèse des Illuminati est vraie, alors je dois réviser toute l’histoire humaine, et surtout une bonne partie de la psychologie (la longévité d’un tel secret défie toute ma connaissance de la psychologie humaine !). C’est bien cher payé, alors que, d’un autre côté, les “preuves” de la thèse sont légères en comparaison de ce qui me justifie à croire à l’histoire et à la psychologie humaines ordinaires. »