Coup de fil

Denis Kambouchner : “Les complotistes sont tout sauf cartésiens”

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Denis Kambouchner en 2009

Denis Kambouchner en 2009. © Olivier Roller/Divergence

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Douter radicalement de la réalité du monde pour établir de nouvelles certitudes : la méthode déployée par Descartes dans ses Méditations métaphysiques (1641) aurait-elle quelque chose à voir avec la rhétorique complotistes ? Les conspirationnistes, scrutateurs zélés de la réalité en proie au doute, seraient-ils de lointains héritiers de Descartes ? Pour Denis Kambouchner, auteur de nombreux ouvrages sur le philosophe, dont Descartes n’a pas dit (Belles Lettres, 2015), il n’en est rien : le doute mobilisé par les complotistes n’est qu’une mascarade : « Les complotistes sèment le doute, mais ils ne doutent de rien. » Entretien.

 

Descartes évoque régulièrement la méthode du doute, dans ses livres. Le complotisme a-t-il quelque chose à voir avec le doute cartésien ?

Denis Kambouchner : On distingue souvent deux formes de doute chez Descartes : le doute scientifique et le doute métaphysique. Le doute métaphysique, c’est le début de la grande opération des Méditations métaphysiques. Il s’agit pour celui qui commence à méditer de renverser toutes ses opinions antérieures. Pour cela, il entreprend, à l’aide de certains arguments, de douter de tout ce qu’il croyait connaître : de son corps, de la réalité des objets autour de lui, de Dieu... Mais ce doute « hyperbolique » ne vaut que pour acquérir des certitudes d’un nouveau genre, absolument inébranlables, et il concerne surtout les conceptions philosophiques héritées d’Aristote s’agissant de la nature en général, de l’homme et de sa connaissance. Son but est donc éminemment positif, contrairement à celui des complotistes. On parle aussi, à la suite de commentateurs tels que Ferdinand Alquié, d’un doute scientifique, donc, qui peut-être aurait plus de rapport avec Hold-up. Ici, il ne s’agit pas de détruire quoi que ce soit : il s’agit plutôt de l’habitude d’examiner chaque chose avec le plus grand soin, en recherchant ce qui est authentiquement clair et distinct, et qu’aucune raison n’aboutit à mettre en doute. Mais jamais Descartes ne dit : « La méthode scientifique commence par le doute. » Ce qu’on appelle « doute », c’est l’examen lui-même, c’est une discipline de l’esprit qui consiste à se poser toutes les questions pertinentes sur la chose dont on s’occupe. Et dans les Règles pour la direction de l’esprit (1628 ?), traité que Descartes a laissée inachevé, cette discipline porte surtout sur des questions mathématiques, au modèle desquelles Descartes se propose de ramener l’ensemble des questions scientifiques.

 

“Les complotistes pensent que moins il y a de preuves tangibles du complot en question, plus celui-ci doit être habile et redoutable. Descartes aurait jugé cette idée monstrueuse”

Comme le Descartes des Méditations, les complotistes pensent que leur vérité est supérieure à celle des autres car elle émane de leur propre esprit : ils n’ont confiance que dans leur propre pensée. N’est-ce pas le signe qu’ils sont les héritiers de Descartes, malgré tout ?

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