2006-2026 : une histoire philosophique des vingt dernières années

2022 : une société déchirée à propos de la question “woke”

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2022 : une société déchirée à propos de la question “woke”

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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine « On change d'ère ? “Philosophie magazine” a 20 ans ! », en kiosque le 04 juin 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’événement

7 janvier 2022. Sous le patronage du ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, un colloque intitulé « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture » s’ouvre à Sorbonne Université. Présenté comme une réflexion sur l’influence des courants « décoloniaux » ou « intersectionnels », il est aussitôt perçu par ses détracteurs comme une offensive politique contre le « wokisme ».


Making-of

Consacrer un dossier au « wokisme » est un projet qui a divisé la rédaction. Certains étaient contre : « woke » est un terme péjoratif, qui désigne pêle-mêle toutes les formes de revendications identitaires, les études décoloniales, sur le genre… Bref, le simple emploi du mot serait un stratagème pour dénigrer les luttes émancipatrices. D’autres étaient pour : le terme est entré dans les conversations, il cristallise l’opposition entre les générations, notamment entre l’universalisme des soixante-huitards et la politique identitaire chère à leurs enfants. Finalement, nous avons nourri notre dossier de ces dissensions.


Extrait du n° 165 : récuser ou dépasser le “wokisme” ?

Susan Neiman, une voix de gauche contre le wokisme 

« Le mouvement woke est porté par des valeurs traditionnellement de gauche : une attention envers les populations marginalisées, le souci des déshérités, certains désirs d’égalité, un intérêt porté à l’histoire de l’oppression. Ces valeurs, je les partage ; ma critique du wokisme ne vient donc pas du centre. Elle est de gauche. Quatre principes valent à gauche : la croyance dans l’universalisme plutôt que dans le tribalisme, dans la différence entre pouvoir et justice, ainsi que dans la possibilité du progrès et la conviction que les droits socio-économiques et politiques dont nous bénéficions ne sont ni des privilèges ni une forme de charité. Ce sont des droits humains réalisables et non utopiques. Parmi ceux qui sapent ces principes, le plus problématique est Foucault. Il n’y a pas chez lui de justice indépendante de relations de pouvoir. L’usage même de la raison est vu comme une forme de pouvoir, et sa conception du progrès laisse penser qu’il tend à la domination. […] Chez ces penseurs critiques – pas seulement chez Foucault mais chez tous les postcoloniaux –, les Lumières apparaissent comme la source de tous nos maux, responsables de l’eurocentrisme et de l’idéologie coloniale. Mais quand les études postcoloniales nous invitent à considérer le monde depuis une vision décentrée – et j’y suis favorable –, elles sont du côté des Lumières ! Dans les Lettres persanes, Montesquieu utilise déjà le motif du non-Européen adoptant un regard critique sur la société européenne. […] Être vigilant aux formes ordinaires de racisme est utile. En revanche, penser qu’une traductrice blanche ne puisse pas traduire une poétesse noire, comme Amanda Gorman, parce que cela relèverait de l’appropriation culturelle, me paraît très problématique. Considérer que la culture appartient à un groupe ou à un autre revient à saper son pouvoir libérateur. […] Je m’explique mal que cette vision agonistique de la politique, scindée entre “amis” et “ennemis”, continue de séduire. Le débat américain est effectivement devenu si conflictuel que j’ai été décrite comme conservatrice en dépit de mes engagements féministes et socialistes, et de tout ce que j’ai pu écrire sur la nécessité d’instruire le passé raciste des États-Unis, simplement pour avoir voulu défendre l’universel et l’exercice de la nuance ! »

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