“On change d'ère ?” / Nos grandes questions
“Peut-on vivre sans croire ?” La grande question d'Ariane Nicolas
© Denis Darzacq/Agence VU
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine « On change d'ère ? “Philosophie magazine” a 20 ans ! », en kiosque le 04 juin 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Se souvenant d’un échange marquant qu’elle a eu il y a vingt ans avec un homme très pieux mais dogmatique, Ariane Nicolas, athée convaincue, interroge le sens de nos croyances et leur articulation avec nos savoirs. La croyance est-elle forcément un obstacle à la connaissance ?
La scène se déroule dans les jardins de Sciences-po, rue Saint-Guillaume à Paris, au printemps 2005. Assis dans l’herbe, nous discutons à quatre, avec mon petit ami italien de l’époque, une amie marocaine et l’un de ses camarades égyptiens. Un jeune homme s’invite. Il porte des vêtements amples, une barbe en collier et un couvre-chef rond sur la tête. Calme, affable, il est venu se renseigner dans l’espoir d’intégrer l’école à la rentrée suivante. Nous l’accueillons. Politesse, rires… « Quel joli mois de mai ! »
Puis la conversation bascule : « Qui croit en Dieu, parmi vous ? » Personne. Mon amie est culturellement musulmane mais incroyante, son copain égyptien, juif athée, mon amoureux et moi, athées tout court. L’inconnu se permet alors, face à moi : « Tu ne crois vraiment en rien ? Comment tu peux être sûre que Dieu n’existe pas. Quelle présomption ! Tu es très immodeste. C’est mal. » Le ton avait changé, viré au sermon. Je m’exfiltrerai bientôt, prétextant un rendez-vous.
Quand je repense à cette scène, vingt ans plus tard, mon trouble s’éclaire. J’avais rencontré pour la première fois un salafiste. Un intégriste au discours posé mais à la croyance religieuse dogmatique inébranlable. À l’époque, je ne connaissais pas cette forme d’extrémisme musulman, que je découvrirais cinq ans plus tard lors d’un reportage. Je me souviens juste m’être dit : pourquoi serait-ce moi « l’immodeste » ? Je ne dérange personne avec mon athéisme. Qu’il me fiche la paix !
Comme beaucoup de fervents de par le monde, cet homme ne concevait pas que l’on puisse vivre sans croire. C’était une impossibilité et une interdiction, au double sens de la formule « on ne peut pas » : j’étais métaphysiquement une aberration et moralement un danger. Loin de me faire honte, ce statut me plaisait. J’ai toujours été une rationaliste pur sucre. Quand je regardais la série X-Files à la télévision, je n’étais jamais du côté de Mulder, toujours de celui de Scully. Mon frère avait placardé le poster à la soucoupe volante avec « I want to believe » dans sa chambre. Moi je ne croyais en rien, ça m’allait parfaitement.