“On change d'ère ?” / Nos grandes questions
“Un ‘surplus affectif’ circule dans l’espace public” : entretien avec Eva Illouz
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine « On change d'ère ? “Philosophie magazine” a 20 ans ! », en kiosque le 04 juin 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Que pensez-vous de l’idée qu’avec le Covid, le réchauffement climatique et les guerres en Ukraine et au Proche-Orient, nous vivons un nouvel âge, existentiel, de la politique ?
Eva Illouz : Je suis d’accord même si, en général, je me méfie de l’idée que les choses changent de façon radicale. Au niveau de la rhétorique, c’est évident : la pandémie, tout autant que les guerres au Proche-Orient et en Europe, ont été présentées comme des « menaces existentielles. » Cette notion est très utile pour désigner l’adversaire et pour rendre les citoyens obéissants. C’est manifeste aussi dans la logique interne des affrontements internationaux. Partout, les sociétés ont le sentiment que leur avenir n’est plus assuré. Décentrons-nous un instant. Dans le fameux « Document numéro 9 », élaboré dans les années 2010 à destination des cadres du Parti communiste chinois pour sérier les défis qui attendent la Chine, et intitulé officiellement « De la situation dans la sphère idéologique », il est indiqué que la première des menaces tient aux valeurs occidentales, telles la liberté d’expression, l’indépendance de la justice et l’universalisme. Elles sont présentées comme un danger « existentiel » pour le modèle chinois. En retour, quand les Chinois s’allient avec Poutine ou l’Iran contre l’Occident, nous avons le sentiment que cet axe représente plus qu’un adversaire : une menace pour notre avenir.