Nos grandes questions
Passer pour un ou une autre : le “passing” en 3 extraits de textes commentés par Norman Ajari
Norman Ajari. ©Hannah Assouline/opale.photo
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine « On change d'ère ? “Philosophie magazine” a 20 ans ! », en kiosque le 04 juin 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Jack London et la capacité de désirer malgré les différences de classe
« Quelle attitude adopter ? Tantôt, lâchement, il décidait de jouer un rôle, tantôt, plus lâchement encore, il se disait qu’il n’y réussirait pas, qu’il n’était pas fait pour le mensonge et qu’il se rendrait ridicule.
Au début du dîner, il fut très silencieux, tant était grande la tension de tout son être. Il ignorait que son silence donnait un démenti à Arthur, qui la veille leur avait annoncé qu’il allait amener un sauvage à dîner, mais qu’il ne faudrait pas s’en effrayer, parce que ce sauvage les intéresserait sûrement. Jamais Martin Eden n’aurait imaginé le frère de son idole capable d’une telle trahison, étant donné surtout qu’il avait eu la chance de sortir ce frère d’une bagarre dont l’issue menaçait d’être fâcheuse pour lui. Il était donc installé à cette table, à la fois gêné parce qu’il ne se trouvait pas dans son milieu et charmé de ce qui se passait autour de lui. Pour la première fois il comprenait que l’acte de manger pouvait être autre chose qu’une fonction. Il ignorait d’ailleurs ce qu’il mangeait : c’était de la nourriture, voilà tout ! Il nourrissait son amour de la beauté à cette table où manger devenait esthétique. Son cerveau bouillonnait. […] Tout le romanesque, toute la beauté des livres se réalisaient. »
Jack London, Martin Eden (1909, Trad. C. Cendrée)
Le commentaire de Norman Ajari
« Contrairement au Gatsby de Francis Scott Fitzgerald, Martin Eden ne cherche pas du tout à se faire passer pour ce qu’il n’est pas, pour un bourgeois ou un aristocrate. Ce qui l’intéresse, c’est d’accéder à des formes d’expérience qui lui étaient jusque-là étrangères, à des sensations qui l’attirent, mais dont sa classe sociale l’avait tenu séparé. Quand bien même il a pu en prendre connaissance par le biais des livres, il lui manque l’expérience concrète à relier au mot, au concept. Il ne cherche donc pas à faire partie d’un monde social, mais d’un monde de choses, de sensations ; il ne cherche pas d’abord à “devenir” quelqu’un mais à prendre sa part d’une valeur, d’une émotion esthétique. Je crois que c’est quelque chose que l’on oublie souvent dans les récits d’ascension sociale : il ne s’agit pas uniquement d’une question d’identité, de quitter un monde avec ses codes pour un autre mais d’accéder à une plus grande capacité à désirer. Et cela va dans les deux sens. Ruth [la sœur d’Arthur] est surprise par le désir qu’elle éprouve pour le corps de marin de Martin Eden, un corps de travailleur qui est son premier marqueur de classe. »